Chrystine Brouillet vient de publier la 19e enquête de Maud Graham intitulée« Les Cibles».
Chrystine Brouillet vient de publier la 19e enquête de Maud Graham intitulée« Les Cibles».

Les Cibles: le «coup de colère» de Chrystine Brouillet

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
Dans le nouveau livre de la romancière, l’enquêtrice Maud Graham remonte la piste de la haine ordinaire.

Maud Graham est repartie pour une 19e enquête, qui prend cette fois la forme d’un « cold case qui rebondit 7 ans plus tard ». Et qui se veut une observation critique de « l’intolérance ».

Dans Les Cibles, paru le 29 juillet, l’enquêtrice de Chrystine Brouillet met son « redoutable flair » au service d’une vieille affaire survenue quelques années plus tôt : un meurtre non résolu doublé d’une disparition que la police de Québec n’avait su expliquer, faute de preuves. Jusqu’à ce que de nouveaux éléments remettent Maud Graham et ses collègues en selle sur le dossier. 

Et pendant que Maud Graham remonte la piste du ou des coupables, la romancière dresse le tableau d’une société où règne l’homogénéité... voire l’orthodoxie.

Car pour certains résidents de la bonne ville de Québec, le mépris des comportements jugés hors normes ou déviants justifie presque à eux seuls qu’on veuille faire le ménage. Dans Les Cibles, la haine de l’autre a conduit à la mort d’un homosexuel.

Le problème de la violence normative n’est pas davantage réglé au sein de la société canadienne, dénonce Chrystine Brouillet. La romancière s’en inquiète tant à travers l’intrigue de son thriller qu’à la fin de son livre, où elle fait état, chiffres récents à l’appui, de nombreux crimes haineux ayant pour motif l’orientation sexuelle.

Pas que des meurtres. Cette postface expose des « agressions homophobes », aussi violentes que gratuites... survenues non pas dans les années 1970 ou 1990, mais en 2018 et 2019, encore. 

« Le discours d’intolérance, je ne l’accepte pas », s’offusque au téléphone la romancière, en expliquant qu’elle entend trop régulièrement « des commentaires racistes ou homophobes » lorsqu’elle prend les transports en commun, elle qui « ne conduit pas ».

Et c’est précisément de cette haine ordinaire — contemporaine — que Chrystine Brouillette a voulu exposer dans Les cibles.

« Dans le monde, il y a encore 70 pays où être homosexuel est illégal et 10 autres où on les condamne par la peine de mort ! Ce n’est pas possible ! » 

« Ça faisait longtemps que j’avais envie de parler d’homophobie dans un de mes livres », avoue-t-elle. 

Elle s’attendait à ce que ce « problème s’arrange avec les années, mais non ! Il y a encore beaucoup de comportements inacceptables. D’agressions dans la rue ; et dans les cours d’école, les enfants qui continuent de se faire traiter de fifs et de tapettes. Et je ne parle pas de choses qui se sont produites il y a 50 ans, mais l’année dernière. » 

« Je suis fâchée des comportements des gens. Ce roman-là est un coup de colère ! » 

Elle comprend mal « qu’on soit aussi réfractaires et fermés à l’autre ». « On ne peut pas évoluer un peu ? Il faut en parler. Je n’ai pas envie de continuer à m’inquiéter pour mes amis homosexuels. » 


« Dans le monde, il y a encore 70 pays où être homosexuel est illégal et 10 autres où on les condamne par la peine de mort ! Ce n’est pas possible ! »
Chrystine Brouillet, auteure

« Détestables ordures »

Maud Graham n’entre pas en scène avant la page 65 du roman. C’est que Chrystine Brouillet prend le temps de décrire la haine ordinaire, détaillant avec soin les petites pensées haineuses, commentaires déplacés et autres blagues méprisantes d’un personnage « profondément égoïstes » et assez « détestable » pour qu’on l’imagine capable de commettre l’irréparable. 

Ces premiers chapitres viennent « installer la menace ». L’écrivaine place son lecteur au milieu de viles pensées pour montrer le danger que constitue leur banalisation, et les risques de contamination qu’elles représentent. « Il faut que l’on comprenne l’intolérance de ces gens-là pour comprendre le mal qu’ils peuvent faire. »

L’auteure sait bien qu’il n’y a pas de solution miracle, et qu’une prise de conscience ne se fait pas du jour au lendemain, mais elle veut faire partie de la solution : « C’est une question d’éducation. Si j’arrive à changer le point de vue de lecteurs, tant mieux ! »

Chrystine Brouillet est capable (via Maud) d’empathie pour ses personnages de salauds. Dans le passé — dans Silence de mort, par exemple — il est arrivé à Maud de comprendre les raisons et les motivations d’une personne, et d’arrêter à contrecœur un coupable  qui « a été poussé à bout et a réagi trop fort ». 

Mais dans Les Cibles, les criminels « sont des ordures qui méritent le pire ; je ne les aime pas du tout », reconnaît l’auteure, qui, pour construire leur discours, a « utilisé le ton des radios poubelles », et la méchanceté de leurs auditeurs « qui appellent pour proférer des injures ».

«Les Cibles», de Chrystine Brouillet. Éditions Druide ; 372 pages

Intrigues enchevêtrées

Deux intrigues distinctes s’enchevêtrent dans Les Cibles. Ce qui constitue d’ailleurs un petit « clin d’œil littéraire à Hitchcock » assumé, puisque la Québécoise a utilisé la mécanique tordue qui caractérise L’Inconnu du Nord Express.

« J’espère que je mêle bien le lecteur. J’aime, moi, me faire avoir, quand je lis un livre », rigole Chrystine Brouillet. Elle qui a signé une cinquantaine de polars — dont 19 mettant en scène Maud Graham — connaît sur le bout des doigts l’enquêtrice et son entourage ; elle a le sentiment de pouvoir mieux se concentrer sur les nœuds et détours de l’intrigue.

Les lecteurs retrouveront le « plaisir de se promener dans les rues de Québec » sur les traces de Maud Graham, cette « femme ordinaire à laquelle on peut s’identifier », et qui tout en vieillissant reste fidèle à elle-même, tant dans la « formidable intuition » du personnage que dans ses défauts (« elle est un peu chauvine et impatiente ») ; tant dans sa façon d’approcher  la « conciliation famille-travail » que dans sa façon de gérer ses problèmes de ménopause, pas encore tout à fait réglés, s’amuse l’auteure, en connaissance de cause.

Et Maud « est toujours aussi gourmande », pouffe Chrystine Brouillet, toujours prête à se « sacrifier pour l’art », en prenant soin de déguster tous les vins qu’apprécie son enquêtrice, afin de pouvoir les décrire en finesse.