Les laissés pour compte de l’Histoire, comme Marie-Josephte Corriveau, fascinent l’auteur David Ménard.

Les ailes de La Corriveau

David Ménard avoue être depuis longtemps « subjugué, hanté par La Corriveau », pendue à Québec, en 1763, pour le meurtre de son mari réputé violent.

Cette Marie-Josephte Corriveau « m’habite depuis tellement longtemps que je lui ai imaginé différents destins, avec bien des issues possibles », reconnaît l’auteur franco-ontarien qui, dans le « conte poétique » Poupée de rouille, réhabilite le personnage en donnant un sens inattendu à son geste sanglant.

Le destin tragique de La Corriveau a frappé l’imaginaire collectif de la Nouvelle-France. Son mythe s’est ensuite lentement gravé dans le folklore du Bas-Canada puis du Québec, à travers autant de racontars irraisonnés que d’œuvres offrant une relecture complète, souvent romanesque, du personnage.

La célèbre encagée a entre autres servi de muse à Gilles Vigneault et Victor-Lévy Beaulieu, à Anne Hébert et Pauline Julien, ou plus récemment au groupe Mes Aïeux, qui a gaiment endossé les exagérations assassines qui collent au personnage « folklorisé ».

Parmi ces fariboles : elle sera, « bien après sa mort », associée « à tort » aux sorcières et autres empoisonneuses d’existence, au point que certains lui imputeront la mort de sept hommes, sourcille David Ménard.

Il a préféré prendre une distance calculée avec les mythes préexistants, pour dresser le portrait (pas plus authentique) d’une Corriveau martyre, quasi-christique.

Ne tenant rien pour acquis, à part les rares faits historiques et judiciaires incontestés, l’auteur de Green Valley réinvente le parcours de La Corriveau. Et, par le truchement de la poésie, fait de Marie-Josephte une femme dévorée par le feu de la passion pour un mari pourtant en proie à d’étranges folies. Une femme que l’amour poussera au meurtre et au martyre. Un personnage angélique qui, du haut de son emblématique cage de fer, se prépare à mourir « du soleil plein la gorge »... image qui tient autant des flammes de l’Enfer que des mots d’amour qui la brûlent.

Les images religieuses que l’auteur déploie renvoient d’ailleurs à celles de son précédent recueil Neuvaines (lauréat d’un Prix Trillium).

«Poupée de Rouille», par David Ménard (L’Interligne, 144 pages)

« La religion fait partie de moi. La Bible demeure à mes yeux un bijou de littérature et d’histoire. Je ne suis pas un Jesus Freak, je ne suis même pas pratiquant, mais j’ai été servant de messe pendant deux années et le discours religieux m’a vraiment marqué. C’est un peu ma façon de pratiquer ma spiritualité. »

« Je suis un peu tannant avec ça, mais vu l’importance de l’Église à l’époque de La Corriveau, je n’avais pas le choix de continuer à diffuser le champ sémantique religieux... »

« J’ai une fascination pour les laissés pour compte de l’Histoire », témoigne celui qui a consacré une part de son œuvre antérieure à « essayer de redonner à Judas et Marie-Madeleine leurs lettres de noblesse ».

Une victime

Or, La Corriveau « n’a pas eu un procès équitable. Il y a toujours eu un doute » sur sa culpabilité, rappelle le poète, convaincu « qu’elle s’est faite framer pour un crime qu’elle n’a pas commis ».

Il évoque l’inconsistance de plusieurs témoignages, la faiblesse des « preuves », le fait qu’on se soit un peu trop vite débarrassé du corps, ou encore le fait que le procès se soit déroulé en anglais.

En outre, elle fut condamnée à être exhibée dans une cage, ce qui constituait « une peine tout à fait archaïque, pour le système français. Ça ne correspondait pas à la gravité du crime de La Corriveau », note David Ménard, selon qui seules « deux personnes sont mortes de cette façon au Québec ».

« Elle a été victime de violences (conjugale) et de mauvais traitements, victime du changement de régime et victime du système patriarcal : sa parole valait moins que celle d’un homme (son propre père) », tranche-t-il.

Il a donc redonné une voix à l’encagée, à travers de longs monologues poétiques qui dessinent une chronologie hachurée. « Tous les faits historiques se retrouvent dans le recueil. J’ai simplement brodé autour », en proposant « une autre explication » que celles, nombreuses, qui circulaient autour du mythe.

Triangle amoureux

La Corriveau de David Ménard se retrouve, dès sa nuit de noces, coincée dans le triangle amoureux que lui imposent son mari (dont la santé mentale est défaillante) et sa cousine (la même qui se parjurera lors du procès). Au fil de ces étreintes illégitimes avivant la rivalité en même temps que la fascination, la clef de « l’énigme » n’est pourtant pas la jalousie (c’eût été trop facile !).

« Je voulais présenter La Corriveau comme une femme passionnée, en quête d’absolu de l’amour », explique l’auteur. « J’avais envie de dépeindre une Corriveau plus humaine, plus sobre plus vraie. »

Dans le geste meurtrier, il lit plutôt un acte de « compassion » envers ce mari qui entend des voix. Des voix qui lui dictent de bien étranges et douloureuses conduites.

Elle l’achève, parce qu’« elle n’en peut plus de le voir souffrir », analyse l’auteur, en insistant sur le fait que tous ces éléments relèvent « de la pure fiction », et qu’il ne fait qu’ajouter sa pierre à l’édifice du mythe.

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EXTRAITS

«La genèse des barreaux»

«moi, ballerine de ferraille, poupée de rouille / amas de plumes pêche dans la volière / pénitente éternelle dans une geôle nébuleuse / pèlerine courroucée et vaporeuse / menottée céleste / enchaînée séraphique / sirène d’air dans un let de lames regrettée bariolée / je t’enverrai des baisers de fer / je me balancerai entre mes visions de pourpre et ma furie sublime dans ma cage de soleil»

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«La Voix»

«tu m’aimais parce que j’étais la seule à me tenir droite et à marcher sur les eaux troubles de ta folie [...] sans prévenir, tu me frappais souvent en pensant que j’étais la Voix [...] et tu me suppliais d’assassiner la folie en toi en m’inscrivant le mot Dieu sur le front»

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«Cage de Mère»

«telle est prise qui croyait prendre, telle qui prie que l’on a mise à pendre [...] désolé, mon père, je n’ai plus rien / il ne me reste que mes éclats de lubies mes guirlandes de mal / et le rouge comme prière»

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Poupée de Rouille, par David Ménard (L’Interligne, 144 pages)