Louis Hamelin
Louis Hamelin

Le western écologique de Louis Hamelin

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
Cela devait être trois courts textes sur « l’évolution des rapports de l’humanité avec la nature depuis deux siècles », confie Louis Hamelin. La forme anticipée était celle de novellas de 70 ou 80 pages, chacune portant sur un grand naturaliste de l’Amérique du Nord. D’abord John James Audubon, considéré notamment comme le premier ornithologue du Nouveau Monde. Puis Henry David Thoreau, auteur de Walden ou La vie dans les bois, dont l’histoire a été mise en musique par Richard Séguin en 2018. Finalement Grey Owl, de son vrai nom Archibald Delaney, un des précurseurs du mouvement écologique.

Mais Louis Hamelin s’est fait avoir. Son premier sujet lui a offert une « matière épique » et lui a ouvert d’autres portes sur des thèmes qui l’intéressaient au plus haut point, comme la forte présence francophone dans le centre des États-Unis jusqu’au milieu du XIXe siècle. En se concentrant uniquement sur la dernière expédition scientifique d’Audubon, celle de 1843 dans le Haut-Missouri, l’écrivain a eu besoin de 300 pages de plus que prévu. Ce qui a donné son nouveau roman, Les crépuscules de la Yellowstone.

« C’est devenu un western écologique », ajoute-t-il.

Western parce que, même s’il est question de vie animale et de recensement des espèces, on est juste avant le début de la mythique conquête de l’Ouest, alors que le territoire est essentiellement habité par les autochtones, les coureurs des bois, les trappeurs, les pêcheurs et les commerçants. Des fusils, des chevaux et des « Indiens », il y en a donc à profusion dans ce bouquin. Louis Hamelin appréhende d’ailleurs un choc pour certains lecteurs quand ils découvriront que John James Audubon, celui-là même de qui la National Audubon Society (célèbre organisation environnementale américaine) a pris son nom, accomplissait sa remarquable mission en tuant les animaux qu’il observait.

« Sa manière de se procurer les spécimens qu’il peignait et étudiait, c’était de les abattre. Il tirait sur tout ce qui bouge. C’est aussi l’époque où commence la tuerie des bisons. Alors que les biologistes nous disent que nous entrons dans une phase de raréfaction de la biodiversité, je trouvais intéressant de montrer qu’Audubon a participé au massacre généralisé. On peut dire que cette période correspond à l’arrivée du capitalisme prédateur dans l’Ouest américain, qui réduisait une bête comme le bison à un produit comme une peau de carriole. »

Mentionnons que les récits d’Audubon et de plusieurs de ses contemporains donnent quand même des impressions de ressources inépuisables, comme devaient le croire bon nombre d’humains il y a 175 ans... et comme certains semblent toujours le croire en 2020.

« Les volées prodigieuses de tourtes voyageuses et les perruches sauvages aujourd’hui disparues, les millions d’oies, de cygnes... Mais pendant que j’écrivais ce livre est sortie la nouvelle que l’Amérique du Nord avait perdu trois milliards d’oiseaux depuis 1970... »

Quand tout s’apprête à basculer

Ce crépuscule de la vie animale n’est qu’un de ceux auxquels l’écrivain fait référence dans son titre. « Un autre crépuscule, c’est celui d’Audubon lui-même. Il a 58 ans, ce qui est presque considéré comme un vieillard pour l’époque. Il reconnaît lui-même que cette expédition est sa dernière. »

Crépuscule des autochtones aussi. « Quelques décennies plus tard, un Américain découvrira de l’or dans les Black Hills, sur le territoire des Sioux, ce qui va entraîner l’arrivée de l’armée et le début des guerres de conquêtes et d’extermination. »

Finalement, le déferlement de convois de pionniers anglo-saxons annonce le déclin de la présence francophone dans cette région. Présence que Louis Hamelin tenait évidemment à raconter, à l’aide de quelques personnages originaires du Bas-Canada, le principal étant Étienne Provost, guide d’Audubon pendant son périple.

« Provost est un traiteur de fourrures qui est né à Chambly et qui, à l’âge de 20 ans, s’est engagé comme voyageur sur un canot de portage, a disparu dans l’Ouest et n’est jamais revenu. Il fait partie des remarquables oubliés de l’anthropologue Serge Bouchard, car nous n’avons pas cultivé ici la mémoire de ces hommes qui se sont exilés. Pourtant, en 30 ans, Provost est devenu un des coureurs des bois les plus réputés, celui qui connaissait le mieux les Rocheuses. On peut dire que c’est notre Daniel Boone à nous. Une ville de l’Utah porte d’ailleurs son nom [Provo]. »

Avec Audubon qui était lui aussi arrivé aux États-Unis à l’âge de 20 ans, après avoir quitté la France (son véritable prénom était Jean-Jacques), Louis Hamelin s’est beaucoup amusé à imaginer les dialogues entre les deux hommes durant les quatre mois qu’ils ont passés ensemble.

« Pour Audubon, le français que parlait Provost était une sorte de patois. C’était en fait une langue très métissée : le français des créoles de la Louisiane avait rencontré celui des voyageurs canadiens, déjà mélangé avec plusieurs langues autochtones et un peu d’espagnol aussi. »

Les toponymes d’origine française demeurent aujourd’hui les traces les plus visibles de l’activité des francophones dans la région. « On a tendance à oublier que, à l’époque où la Louisiane était encore française, ce nom ne désignait pas seulement l’État que nous connaissons aujourd’hui, mais l’immense territoire à l’ouest du Missouri. Et le français y était la langue la plus courante. Ses dernières traces sont très éparpillées, mais il reste une petite communauté qui parle le paw-paw french non loin de Saint-Louis. »

L’écrivain Ernest Hemingway fait partie des auteurs américains qui inspirent fortement Louis Hamelin.

Récit entrelardé   

Si le romancier a « comblé les trous » de l’expédition en imaginant les dialogues entre les personnages, plusieurs des faits relatés proviennent directement des journaux très détaillés, voire maniaques, d’Audubon et de son partenaire d’aventure, Ed Harris. La précision est telle que Hamelin s’est parfois plu à insérer le décompte exact des oiseaux abattus lors d’une chasse particulière, avec chaque espèce bien identifiée.

Mais le récit principal est aussi entrelardé d’un deuxième, celui d’un narrateur du nom de Hamelin exposant ce qui semble être les coulisses de l’écriture des Crépuscules. Le personnage raconte ses balades dans un sentier forestier de Saint-Venant, au milieu du bois Beckett à Sherbrooke ou dans un camping près de Sutton. Il se remémore son enfance, s’épanche sur son vieillissement, ajoute des observations sur la nature ainsi que des réflexions personnelles. L’homme finit par retourner dans le Midwest, sur les traces d’Audubon, avec l’objectif de se rendre au bout du périple vers les Rocheuses que le naturaliste n’a pu compléter à l’époque. Il y traverse une profonde remise en question et sa virée se terminera par une « brosse » d’anthologie en compagnie de Cal Winkler, étoile montante du nature writing et fervent disciple de Jim Harrison.

« Avant de m’orienter vers la littérature, j’ai étudié la biologie à l’université », rappelle Louis Hamelin, qui est capable de reconnaître une centaine de chants d’oiseaux. « La nature sauvage m’a toujours fasciné et c’est encore un aspect important de ma vie. Je me suis souvenu que, vers l’âge de 10 ans, en Gaspésie, j’avais commencé à étudier une population d’écureuils, et que le premier livre que j’ai voulu écrire était une sorte de compilation sur les mammifères, dans lequel je copiais des passages d’ouvrages de référence. Ce roman m’a donc permis de revenir à cette passion inaugurale, de raconter mes premiers tâtonnements de biologiste en herbe, mais surtout de me rappeler que je me considère toujours comme un naturaliste. »

Ne pas « gougueler » cal

Bien que ces interludes aient des allures autobiographiques, il ne faudrait toutefois pas les aborder comme telles, prévient Louis Hamelin. N’essayez pas, par exemple, de « gougueler » Cal Winkler : vous risquez de vous heurter à un mur. C’est pour cette raison que Louis Hamelin parle du narrateur, et non de lui-même. « On pourrait appeler ça mon petit flirt avec l’autofiction. Il ne faut pas oublier que c’est un roman », dit-il.

On peut toutefois y percevoir l’envie chez l’auteur de se plonger à son tour dans le nature writing, où se mélangent habituellement observation de la nature, considérations autobiographiques et réflexions politico-philosophiques.

« J’ai toujours été influencé par la littérature américaine : Heming-way, la fameuse école littéraire du Montana, Jim Harrison, Thomas McGuane... Des écrivains qui sont à la fois des chasseurs ou des pêcheurs enragés.  L’Ouest, je ne le connais donc pas seulement pour y être allé, mais aussi par l’imaginaire. C’est également du mythe que je parle dans ce livre, et de ce qu’il est devenu, par exemple les vastes étendues du Dakota devenue le site de 10 000 puits de pétrole... »

Louyis Hamelin, <em>Les crépuscules de la Yellowstone</em>, roman, Boréal, 376 pages. En librairie le 2 juin.

Louis Hamelin annonce le lancement le 9 juin, chez Boréal, d’une nouvelle collection inscrite dans la tradition littéraire du nature writing, baptisée L’œil américain et pour laquelle il a agi comme directeur littéraire. Trois livres paraîtront simultanément : Le bois dont je me chauffe de François Landry, Waswanapi de Jean-Yves Soucy et Les étés de l’ourse de Muriel Wylie Blanchet, une Montréalaise partie vivre en Colombie-Britannique, et dont l’ouvrage a été traduit par lui-même.