Dans le roman Agathe, Anne Cathrine Bomann raconte l’histoire d’un psychanalyste dont la vie est transformée par sa rencontre avec une patiente, ainsi qu’un homme en fin de vie.

Le succès improbable d’Anne Cathrine Bomann

Depuis que La Peuplade a publié le roman Agathe, dont elle détient les droits pour le marché francophone, les commentaires affluent. Critiques, libraires et simples lecteurs apprécient l’écriture ciselée, l’humour discret, autant que le côté « feel good » de l’histoire, dénuée toutefois de mièvrerie. Maintenant distribué dans 24 pays, toutes langues confondues, le livre écrit par la Danoise Anne Cathrine Bomann connaît un succès qui détonne, par rapport à ses débuts plus que modestes.

« L’écriture s’est étalée sur quatre ans parce que j’ai pris des pauses et que je travaille à temps plein comme psychologue. Ensuite, j’ai contacté les principaux éditeurs et tous ont dit non, ce qui m’a amenée à collaborer avec le genre de maisons où il faut partager une partie des frais d’édition. Agathe est sorti en 2017 et 500 copies ont été vendues au Danemark », a relaté l’écrivaine, à la faveur d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

S’exprimant en anglais, la résidante de Copenhague poursuit son récit en abordant la partie la plus étonnante. C’est le moment où une agence littéraire suédoise a pris Agathe sous son aile après en avoir mesuré le potentiel. Les premiers contrats ont été signés avec des éditeurs de la Suède et de l’Allemagne. « L’idée que quelqu’un était prêt à payer pour sortir mon roman, ça m’a secouée », confie Anne Cathrine Bomann.

À La Peuplade aussi, on est tombés sous le charme de son écriture. « C’est un livre intelligent, accessible, qui jette un regard sur la vieillesse par l’entremise d’un psychanalyste qui ne va pas bien. Une femme se présente à son cabinet, une patiente. Elle aussi se porte mal et on découvre l’histoire de leur relation. Ils se font du bien mutuellement », fait observer Mylène Bouchard, cofondatrice de la maison saguenéenne en compagnie de son conjoint, Simon Philippe Turcot.

Se créer une belle vie

Le titre du livre peut porter à confusion, puisque le personnage central est le psychanalyste. C’est un homme âgé de 72 ans, vivant seul et qui s’apprête à fermer son bureau. On sent chez lui une immense lassitude. Au travail comme à l’extérieur, plus rien ne l’allume. Il donne l’impression de vivre uniquement par réflexe, porté par une routine que rien ne semble pouvoir altérer. Quand des gens se confient, leurs propos glissent sur sa conscience comme si elle était couverte de trois couches de Teflon.

« Ce n’est pas un bon psy, mais peut-être qu’il était le seul à exercer la profession dans sa communauté, lance Anne Cathrine Bomann en riant. Il est possible, aussi, que le simple fait de les écouter était suffisant pour aider ses patients. » L’histoire se déroule dans les années 1940, un choix qui s’est imposé de lui-même. L’ambiance, le langage, même les références à la psychanalyse, collaient davantage à cette époque. C’était aussi une façon d’éviter qu’on fasse l’amalgame entre le psy et l’auteure.

Elle a aimé décrire les états d’âme du personnage, son extrême solitude, ses gestes mécaniques, ses journées exemptes de tout plaisir. « Je voulais écrire un roman existentiel où il serait question du sens de la vie, ainsi que du pouvoir qu’exercent les relations humaines. À un moment donné, le personnage réalise que s’il s’engage avec des gens comme Agathe, il va retrouver le goût de vivre », énonce l’auteure.

Elle mentionne au passage une rencontre avec Thomas, l’époux de madame Surrugue, la secrétaire du psychanalyste. Celui-ci avait accepté de le voir sans enthousiasme, se demandant comment il pourrait aider cet homme arrivé en fin de vie. Il fallait parler pour vrai, en effet, pas juste grommeler dans un bureau, à l’abri du regard de ses patients. Ce fut un épisode décisif, dont l’effet a été magnifié par ses échanges avec Agathe.

« Je la définis comme une bipolaire, alors qu’auparavant, on l’aurait qualifiée d’hystérique. Elle a beaucoup d’énergie et ça réveille le docteur, qui finit par traverser la ligne. Il a de la difficulté à contenir ses émotions, mais je ne crois pas qu’il veuille sortir avec cette femme. D’un autre côté, je n’écarte pas l’idée que la dernière scène du livre ait été rêvée. Moi-même, je ne le sais pas », révèle Anne Cathrine Bomann.

C’est dans ce registre que ses fréquentations avec la poésie – deux recueils publiés à 15 et 20 ans – font merveille. Chaque phrase et chaque mot sont finement calibrés. « Je suis perfectionniste, affirme l’écrivaine. Je voulais que les mots soient les bons, que les phrases se lisent comme un poème afin de répondre à des questions que je porte sur mon coeur. Comment se créer une belle vie ? Que faire avec le temps qu’on a ? Quand on n’a pas un penchant pour la religion, il faut travailler fort pour trouver des réponses. »

Anne Cathrine Bomann a dû publier Agathe à compte d’auteure avant qu’une agence suédoise en fasse un succès planétaire. Depuis quelques semaines, une nouvelle édition est en circulation dans les pays francophones, celle de la maison d’édition saguenéenne La Peuplade.

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UN ROMAN CONTROVERSÉ, UN AUTRE EN CHANTIER

Loin d’être paralysée par le succès international d’Agathe, Anne Cathrine Bomann a mené plusieurs projets d’écriture dans les dernières années, tout en exerçant la profession de psychologue à Copenhague. L’un d’eux a donné lieu à une publication au Danemark, mais le sujet est si délicat que ses chances de rayonner à l’extérieur sont peu élevées.

« Il s’agit d’un roman destiné aux adolescents. Il est sorti dans mon pays, mais pas ailleurs, puisqu’il est question d’un type de 19 ans qui éprouve des sentiments pour un enfant âgé de 11 ans. Il sait que c’est mal et ne veut pas être un monstre », mentionne l’écrivaine. Elle ajoute que la pédophilie est un thème qu’on ne peut pas aborder partout, comme le lui a démontré un récent voyage en Hongrie. Il suffisait d’évoquer cette histoire pour que le visage de ses interlocuteurs trahisse un profond malaise.

Un autre livre portant sa signature a causé beaucoup moins de remous. Il faut dire que le propos était de nature scientifique, en droite ligne avec sa profession. « J’ai écrit un ouvrage sur la schizophrénie, l’année dernière, à l’intention des travailleurs sociaux. L’un de mes objectifs était de les aider à identifier les premiers signes », fait remarquer Anne Cathrine Bomann.

Aujourd’hui, elle planche sur un roman qui pourrait s’adresser à un large public, comme ce fut le cas pour Agathe. La forme sera différente, cependant, ne serait-ce qu’en raison du nombre élevé de personnages. C’est aussi l’un des écueils auxquels est confrontée la Danoise, qui trouve que les pages arrivent au compte-gouttes. À l’évidence, ce sera un projet au long cours.

« Je ne sais pas encore si ce texte va survivre, mais le sujet m’interpelle, indique Anne Cathrine Bomann. Il est centré sur le deuil, la souffrance, et tourne autour d’une question que je me pose. Lorsqu’on est confrontés à de tels sentiments, est-il préférable de les affronter ou de prendre une pilule ? »