L’écrivain derrière «Le grand détour pour traverser la rue» n’a pas 30 ans et n’a pas grandi à Vanier. C’est tout ce qu’on sait sur lui.

«Le grand détour pour traverser la rue»: de Vanier à Rockcliffe

Alain Savary a 30 ans. Il est issu d’un milieu pauvre de Vanier. Il a fait des études à l’Université d’Ottawa et à Londres. Il est aujourd’hui investisseur à Ottawa.

Enfin, probablement pas.

Ainsi se décrit l’auteur surnommé « Alain Savary » sur la quatrième de couverture du livre qui, selon toute logique, est son premier. À la lecture de Le grand détour pour traverser la rue, qui paraîtra chez L’Interligne le 17 avril, les raisons qui justifient l’usage d’un alias sautent aux yeux : devenu un bonze de la finance internationale, l’auteur y narre au « je » sa jeunesse pauvrissime à Vanier. Abandonné par sa mère, laissé seul avec un père alcoolique, le gamin vient d’une strate sociale marquée de junk food et de carences de tout acabit, aussi stimulante qu’une tranche de baloney. Pas très vendeur pour un financier...

Sauf que le style concis, mais fulgurant et riche dans sa symbolique et ses réflexions, laisse deviner que l’auteur n’est pas aussi malhabile avec les mots qu’il le prétend.

On aura vu juste. L’écrivain rencontré dans un café n’a visiblement pas 30 ans. Il n’est pas investisseur. À entendre son accent français, les chances qu’il ait grandi à Vanier sont infimes.

Et il refuse net de dire son nom.

« Je veux que les gens achètent un livre soit pour les faire rêver, soit pour qu’ils s’éduquent, soit pour qu’ils changent de vie, explique celui qui a signé plusieurs romans sur son anonymat. Ce n’est pas ma vie qui va leur faire ça, c’est ce qu’ils lisent. »

«Le grand détour pour traverser la rue», par Alain Savary (Éditions L’Interligne, 123 pages)

La genèse

« Combien de fois m’avez-vous lu ? » demande d’emblée l’inconnu visiblement féru en littérature. Façon de dire que Le grand détour pour traverser la rue peut être interprété de plusieurs manières.

À 30 ans, le narrateur-écrivain dédicace ses mémoires à son enfant qui grandira dans le confort de Rockcliffe, aux antipodes de ce que lui-même a connu. À 13 ans déjà, l’adolescent lucide sait qu’il existe autre chose que la pauvreté ; qu’une cloison invisible et hermétique sépare Vanier du quartier pourtant voisin au sien. Le garçon se hisse chez les riches en se servant de son intelligence aiguisée, des conseils de ses professeurs et de ses rencontres humaines et littéraires. Parti de rien, il étudie à Londres, travaille à Singapour, puis revient à deux pas de Vanier, faisant un Grand détour personnel et géographique pour traverser la rue.

« Je voulais montrer quelqu’un qui est intelligent, ce qui est le cas de mon personnage. Malgré les handicaps, par les études avancées, il arrive à construire une vie qui est bien, détaille l’auteur. Lui, il est pauvre et il est seul. Quand on est seul, soit on déprime, soit, si on a l’énergie, on essaie de comprendre comment tout ça fonctionne. Alors j’ai voulu montrer le côté positif, non pas de celui qui se résigne, mais de celui qui est capable, parce qu’il est intelligent, d’analyser et de faire son chemin. C’est ça, un self-making man : c’est quelqu’un qui sait faire son chemin. »

« On sait très bien que dans les minorités francophones, traditionnellement, le mythe du self-made-man, il n’est pas très agissant. Alors que maintenant il commence à l’être, j’ai voulu montrer ça, aussi, continue-t-il. Les minorités francophones ont été historiquement écrasées, économiquement et culturellement, y compris par des lois. Il a donc fallu assurer dans un premier temps la survivance. Là encore, c’est comme une forme de pauvreté : c’est difficile de se sortir du fait qu’on est constamment placé au second rang. »

La découverte d’un lac et les passages à la piscine du jeune homme, tous deux symboliques, de même que sa recherche obsédée d’un amour absolu sont les indices d’une quête qu’il est lui-même incapable de nommer. Tantôt tendre dans ses fantasmes et avec ses premiers amants, tantôt impitoyable envers les filles de son âge, l’étudiant voit son manque fondamental comblé par une relation inévitable.

« Dans la littérature, on rencontre rarement des relations inévitables. Ce sont toujours des relations qui vont mal. Madame Bovary, de Flaubert : elle s’ennuie avec son homme. C’est ce qu’on voit dans la plupart des romans, des couples qui se dissolvent. On ne trouve jamais qui on voudrait trouver. Alors là, il a trouvé. Clac ! comme ça, par hasard. Lui y est pris ; lui, il sera fidèle jusqu’à sa mort. »