Denis Grozdanovitch, Le génie de la bêtise, 320 pages

Le génie de la bêtise, par Denis Grozdanovitch ****

CRITIQUE / L'auteur du Petit traité de désinvolture (éd. Corti, 2002) réitère l'écriture vagabonde, flâneuse et adepte des digressions dans l'excellent Génie de la bêtise, un succulent portrait à rebrousse-poil d'un trait de caractère mésestimé. On ne plaisante pas avec la bêtise, selon Denis Grozdanovitch, qui use de sa plume amusée pour en redorer le blason et lui restituer toutes ses vertus (cachées).
Il faut bien toute la finesse d'analyse de «Grozda» pour forer un tel bloc de malentendus et de confusions, tout en tentant une réhabilitation audacieuse du thème par références littéraires et historiques millésimées. Car la bêtise désigne aussi bien, dans le langage courant, l'arriération mentale, la suffisance, la grossièreté, l'ignorance et tous les fourvoiements de l'esprit. Les plus grands s'y sont attelés : Flaubert, Sartre, Nietzsche, Montaigne et Erasme évidemment.   
Mêlant notes de lecture et anecdotes personnelles, l'auteur se souvient que dans son enfance, des catégories familiales avaient même été érigées lors des discussions autour des repas, dessinant sans ménagement un jeu des sept familles idiotes. À ce cynisme parental, il oppose une tendresse bienveillante qui paraît bien plus qu'une figure de style. 
Les sots, imbéciles et soi-disant simples d'esprit n'auraient-ils pas beaucoup à apprendre à ceux qui (apparemment) ne le sont pas?
Il convient de démêler tout cela et l'auteur français s'y emploie avec les outils de haute précision de son style, aiguisés par ses rencontres émerveillées avec des «schmocks» (en argot yeddish new-yorkais), amis d'enfance marginaux et autres esprits libres dénigrés mais remarquables. On lui devine l'ambition d'in­troduire un peu de subtilité et de pirouettes intellectuelles dans une époque qui les cache sévèrement.
L'art du revers littéraire, cet ancien tennisman professionnel le cultive jusqu'à la conclusion construite en «simple suspension, vague et indécise, ainsi que la vie elle-même semble s'ingénier à nous en prodiguer de façon impromptue.» Pour les amateurs de circonvolutions stylistiques ni bêtes, ni méchantes.