Si le livre fait le portrait d’un homme, beau filou aussi vénal qu’endetté, Ouimet dresse aussi le portrait d’une époque.

Le double meurtre d’une belle crapule

CRITIQUE / Raymond Ouimet aime les histoires de fous. Les très rocambolesques, mais très authentiques histoires de fou. Celle de Léo-Rhéal Bertrand – qui n’est pas moins abracadabrante que celle de la secte de la Mission des Crucifiés, dont Ouimet fit le récit en 2013 – avait largement de quoi fasciner l’historien gatinois.

Beau jeune homme toujours tiré à quatre épingles, Bertrand gagnera le sobriquet de Tuxedo Kid au cours de son premier procès pour meurtre : celui de sa femme, survenu en 1934, quelques jours avant Noël. Bertand n’a alors que 21 ans. Il avait épousé Rose-Anna Asselin en février de la même année. À l’époque, Bertrand, belle gueule notoire, vit à Hull, rue du Pont (l’actuelle rue Eddy), l’artère la plus mal famée du « Petit Chicago » ; il est alors chauffeur de taxi pour une compagnie d’Ottawa. 

L’histoire du Kid débute toutefois dans son petit village natal, Saint-Zotique (à quelques dizaines de kilomètres au sud de Rigaud), où la gent féminine se souvient avec émoi de son charisme, sa débrouillardise et son coup d’archet au violon... mais où il a aussi conservé une réputation scandaleuse d’enjôleur et de jouisseur ; et, enfant, de petite peste et de chapardeur de moutons.

Se plaisant à rappeler la confiance qu’inspire le « visage angélique » de Bertrand, né d’une famille modeste, mais de bonne réputation, Raymond Ouimet ne manque pas une occasion de souligner l’opposition entre ses traits fins, son apparence impeccable et la vilenie de ses actes. S’amusant de ce manichéisme, l’historien a d’ailleurs sous-titré son bouquin la Beauté du diable, histoire qu’on saisisse immédiatement l’étendue de la noirceur de ce personnage « dépourvu de nobles sentiments », qui s’avérera rapidement « aussi menteur qu’un arracheur de dents »... 

C’est qu’avant sa mort par pendaison, en 1953, à l’issue de cinq procès, Bertrand a sur sa conscience non pas un meurtre, mais deux. Ceux de ses deux épouses, qu’il aura tenté de maquiller en accidents. Une noyade et un incendie de chalet. Malgré les circonstances très troubles de la mort de sa première épouse, le Kid s’en sortira juridiquement. Ce qui poussera le jeune veuf à récidiver. Pas besoin d’ajouter des détails fictionnels, quand la réalité relatée est aussi riche...

Contexte historique

Ouimet n’incorpore pas de nouvelles révélations à l’affaire, mais propose une enquête tout ce qu’il ya de plus documentée. Le regard de l’historien n’est jamais loin, fouillant les archives (médias, notaires, police, registres fonciers, actes d’accusation, etc.) pour justifier chacune de ses affirmations. Malgré sa démarche factuelle solide, Ouimet adopte un style aussi fluide que possible, à la limite du romanesque parfois. Quand l’envie d’une envolée littéraire le taraude trop, il appelle à sa rescousse la plume d’un auteur (Shakespeare, Victor Hugo) ou d’un cinéaste (Henri-Georges Clouzot, auteur du Corbeau).

Il se permet même des traits d’humour. « Léo-Rhéal lui avait caressé le cœur et le corps avec la dextérité d’un premier violon », écrit-il propos de Rose-Anna. « Mais Dieu [...] n’a pas été très cohérent pendant nombre de siècles », ironise-t-il après avoir rapporté les mots prononcés par le juge qui présida au second procès de Bertrand : « Que Dieu ait pitié de votre âme ». Et l’historien d’amorcer une digression socio-théologique destinée à expliquer l’existence de la peine de mort et la justification de son application dans le monde civilisé. 

Si le livre fait le portrait d’un homme, beau filou aussi vénal qu’endetté, Ouimet dresse aussi – et c’est là que réside tout le charme de son bouquin – le portrait d’une époque. En 1930 et 40, on est à l’heure où la crise économique s’éternise, où le qu’en-dira-t-on pèse lourd, une ère Duplessis où la moralité est dictée par un clergé peu souple.

En bon historien, Raymond Ouimet s’intéresse à tout ce qui relève du contexte social. D’où la multiplication de courtes digressions. Ces apartés lui permettent de braquer l’éclairage sur des sujets connexes : ici la pauvreté chronique, là les bonnes mœurs et les « déviances », ailleurs les états de service d’un médecin légiste ou l’aura inquiétante que dégage le bourreau, même parmi les gardes de la prison. La plupart de ces détails contextuels ne sont pas fondamentaux à l’enquête. Parfois, on trouvera qu’ils alourdissent la lecture. Parfois, on estimera qu’ils l’enrichissent.

Une vingtaine de photos d’époque ponctuent ce livre très instructif, à défaut d’être parfaitement captivant. Publié dans la collection « Dossiers criminels » des éditions Septentrion, Tuxedo Kid sera disponible en librairies le 6 février.


Tuxedo Kid – La beauté du diable

Septentrion, 168 pages

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