Les monstres corporatifs nous désensibilisent, déplore l'auteur originaire de Gatineau Alain Deneault.

L'auteur Alain Deneault attaque les monstres corporatifs

Essayiste contestataire connu pour passionner ou déranger, Alain Deneault discutera ce samedi à Gatineau d’un problème fondamental de notre système économique : la haine qu’il porte, et ce, à l’insu du commun des mortels.

Difficile de résumer en un seul article la pensée d’Alain Deneault. L’auteur autonome et prolifique s’exprime abondamment, et sans filtre. Grosso modo, le docteur en philosophie originaire de Pointe-Gatineau, actuellement chercheur au Collège international de philosophie de Paris, utilise sa plume comme une arme contre les aberrations de notre système économique. Ce fer de lance, l’intellectuel le projette contre des monstres corporatifs, des vrais, qui crachent dans l’atmosphère leur pollution, asphyxient les espèces terrestres et maritimes, tendent la patte à des régimes dictatoriaux et tordent davantage le tissu social déchiré de pays en conflit. Et contre les instances de pouvoir qui leur laissent le champ libre.

« Je suis comme quelqu’un qui se trouve dans une maison en feu. Il y a des pyromanes qui s’entêtent à me dire que la maison n’est pas en feu, alors qu’elle est en feu, d’illustrer Alain Deneault. Et moi, je ne sais pas si, avec ma collectivité, on va arriver à sortir de la maison vivants et bien portants. J’essaie de sortir de ce guet-apens civilisationnel vivant, avec les miens, et je fais tout ce que je peux sans savoir ou non si on va réussir à s’en sortir bien portants. »

Alors que sa marque s’est faite avec des recherches étoffées notamment sur des compagnies minières – dont l’un des résultats, le livre Noir Canada, lui a attiré les poursuites-bâillon de deux compagnies en 2008 –, c’est dans le registre des idées qu’il a écrit Faire l’économie de la haine. Sa plus récente publication fait en vingt essais « un tour d’horizon sur les façons dont les pouvoirs institués banalisent les formes de violence », synthétise l’auteur.

Entre la hausse de la valeur d’une action en Bourse et des phénomènes tels le conflit en République démocratique du Congo ou la disparition de villages ancestraux au Pérou, les liens ne manquent pas. Seulement, l’organisation du monde industriel et financier n’amène pas le citoyen moyen à en être conscient, soutient l’essayiste.

« Pour qu’une entreprise soit rentable, très souvent son enrichissement, sa croissance s’explique par la violence qu’elle fait subir à des populations du Sud, par le minerai qu’elle pille, par la corruption à laquelle elle participe, par la pollution massive qui entraîne une grave atteinte à la santé publique. Et “faire l’économie de la haine”, c’est une façon de dire qu’on est dans un régime qui fonctionne comme si les détenteurs de pouvoir étaient haineux envers ceux qu’ils dominent, sans nécessairement qu’on passe par le sentiment lui-même. » Une façon de dire que la structure même de cette économie traite cette violence par des rapports comptables acharnés qui l’assourdissent. Qui la rendent invisible

« On peut très bien être gentil avec ses voisins, sourire auprès de ses collègues, être une bonne personne et avoir des actions dans une entreprise qui, d’une manière dévastatrice, pille des populations du Sud pour être rentable, sans nécessairement que soi-même, on éprouve du mépris, de la haine ou de l’agressivité envers ces peuples-là. L’organisation industrielle et financière qui est la nôtre aujourd’hui travaille à nous rendre insensibles à ce qui se passe pendant que les grands groupes travaillent à faire croître leurs actifs. »

La colonisation de l’esprit

Bref, il est normal dans cette situation qu’un épargnant voie un rendement fructifier, sans avoir à se demander pourquoi. Et sans qu’il soit porté à le faire. « Pourquoi ? On ne le sait pas. Tout est fait pour qu’on soit maintenu dans l’ignorance par rapport aux modalités selon lesquelles nous nous enrichissons. »

Le philosophe pointe du doigt l’idéologie qui en découle – ainsi que sa censure, si présente qu’on se l’impose soi-même pour éviter de se faire mordre. « Le pouvoir, continuellement, nous met des mots dans la tête qui nous induisent des façons de penser qui sont intéressées, qui consistent à convenir à un régime qui vise strictement aux détenteurs d’action et aux grandes entreprises d’avoir plus d’actions à la fin de la journée qu’au début. Et à nous amener à être solidaires des modalités opérationnelles qui sont celles qui les avantagent. »

Un exemple ? Ceux-ci pleuvent. L’utilisation des termes « clients » plutôt que « patient » dans le système de santé ou que « lecteurs » dans une bibliothèque publique, « contribuables » plutôt que « citoyens », quand on dit que les étudiants d’une université « investissent sur leur capital de savoir » pour devenir la « ressource humaine » d’une entreprise…

« Ce n’est pas naïf. Ce n’est pas transparent. Ce sont des mots qui ont une portée très forte dans l’organisation de la vie en société », assène-t-il.

À doubles traits, le philosophe souligne le calcul qu’a récemment publié le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) : il ne reste que trois ans pour agir sur le cours des changements climatiques, sans quoi la moyenne de la température globale s’élèvera de 2 °C ou plus. « Notre modèle a fait faillite. Il y a des idéologues qui essaient de nous convaincre du contraire, qui ont le monopole de la parole de masse, mais ça n’empêchera pas d’autres gens qui sont autonomes du point de vue de l’esprit de penser les choses tout à fait autrement. »

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POUR Y ALLER

Quoi? Conférence d’Alain Deneault : L’économie, un concept polysémique dévoyé par l’économisme

Quand? Le samedi 2 mars, 13 h 30

Où? Université Saint-Paul (dans le cadre du PhilosoFest 2019)

Renseignements : Facebook

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Quoi? Entretien avec Alain Deneault

Quand? Le samedi 2 mars, 17 h

Où? Palais des congrès de Gatineau

Renseignements : slo.qc.ca