Rencontre avec Mariette Théberge, auteure d’un roman jeunesse sur les inondations à Gatineau Photo : Simon Séguin-Bertrand, LeDroit

La tueuse de rêves: un roman jeunesse sur les inondations à Gatineau

Mariette Théberge aurait souhaité que son troisième livre jeunesse colle moins à l’actualité. Mais le hasard fait parfois drôlement les choses. Alors que la région se remet d’un deuxième printemps d’inondations, les éditions Vents d’Ouest publient La tueuse de rêves, un roman pour adolescents sur la crue de 2017 qui illustre son dur impact sur la famille d’une jeune fille de Gatineau.

Tout a commencé pour Mariette Théberge par une fracture de l’humérus. En attente d’une opération, la professeure en éducation à l’Université d’Ottawa a dû ralentir ses activités professionnelles et s’est retrouvée avec plus de temps que prévu entre les mains. C’était au printemps 2017, au moment où des quartiers de Gatineau étaient submergés sous la rivière des Outaouais en crue. Des maisons, des comptes épargne, des projets y ont passé. Une catastrophe, qui a envoyé des pans de vie entiers droit vers le drain...

C’est un reportage qui a allumé l’étincelle créative chez la dramaturge, musicienne et auteure de Mon frère est une fille, finaliste au prix littéraire Le Droit de 2018. À la télévision, « il y avait un homme assis sur son perron devant chez lui, s’est souvenue, posée, l’écrivaine entre deux gorgées de tisane. Il avait l’air fort, grand, courageux... Et il s’est mis à pleurer. On voyait qu’il y avait des caméras partout et que ça le gênait. Mais il n’en pouvait simplement plus. »

Pour en savoir plus sur 2017 — et maintenant sur 2019 —, pas besoin de chercher bien loin ; les reportages se trouvent à la pelletée.

Mais pour en documenter en profondeur les conséquences psychologiques, invisibles et infiniment complexes, le roman s’est imposé comme le parfait canevas. « On a des gens qui sont forts, mais ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas vulnérables. Ce sont des situations extrêmes, nuance-t-elle. Du jour au lendemain, tu n’as plus de chez-toi. Tu rêvais de prendre ta retraite, mais tu n’auras pas la retraite que tu pensais avoir. Tu rêvais de rentrer chez toi et de te reposer ; tu ne peux plus le faire. […] Et les gens qui ont acheté une maison au bord de l’eau ne l’ont pas fait pour rien : ils aiment l’eau. Ils ont créé un univers où ils se sentent bien avec leur famille. Et c’est comme si tout d’un coup, ça remet en question tout ce rêve, toute cette vision de cette vie-là. »

Vérités et conséquences

Les faits vécus se mêlent à la fiction dans l’histoire de Charlie, 17 ans. Jusqu’en avril 2017, l’univers de l’adolescente n’englobait pas grand-chose de plus que son école, ses amis, et sa chambre au grenier de la maison riveraine qu’elle partageait avec sa mère et son grand-père Zac.

Lorsque la rivière sort de son lit, l’élève de cinquième secondaire est violemment arrachée de sa douce insouciance. On a beau avoir entassé des sacs de sable, surveillé les pompes, rien n’y fait : les trois doivent quitter sur-le-champ, sans même pouvoir sauver le chat.

L’exil sera pesant d’incertitude pour les sinistrés. Pourront-ils ou non réintégrer leur maison ? Et quand vont-ils enfin connaître la réponse ? Dans leur malchance, ils restent (relativement) choyés : ils ont une famille élargie pour les accueillir, des amis solidaires prêts à participer aux corvées, et la volonté, coûte que coûte, de rester soudés à travers la tempête.

Mais au fil des semaines, leurs ressources s’amenuisent et un autre drame familial émiette leur grande tribu. Figés dans l’angoisse de l’attente, la détresse s’infiltre, sournoise, impitoyable. Une autre faucheuse de rêves.

La tueuse de rêves
Éditions Vents d’Ouest
287 pages

La détresse psychologique « est peut-être ce que l’on peut réparer le moins, détaille Mariette Théberge. Il y a des séquelles chez les parents et chez les enfants, c’est la même chose, et le fait qu’on tarde » à fournir des réponses ne fait que l’empirer. « Après ça, tu peux avancer. Mais eux ont été en suspens pendant des mois, et chez ceux qui l’ont vécu (en 2017), il y en a qui sont encore en attente. Ils deviennent complètement démunis, complètement impuissants. »

Pour raconter la même histoire, « j’aurais pu aller vers le roman adulte ou le roman ado », expose l’auteure. Le thème du chamboulement dans un âge de chamboulements, ainsi que la volonté d’échanger avec les jeunes, l’ont enfin fait pencher vers la deuxième option. L’éducatrice souhaite aussi mieux faire comprendre aux adolescents les défis que leurs amis ou leurs proches ont traversés. « C’est important d’en discuter. La détresse psychologique que certains jeunes ont vécue ce printemps et il y a deux ans, elle ne se sera pas résorbée dans six mois ou dans un an. Dans ce sens-là, c’est un apprentissage à faire : comment faire face à ces événements. »

Par ailleurs, on n’a pu s’empêcher de remarquer la photo sur la première de couverture : cette voiture presque submergée a été immortalisée par un photographe du Droit, Patrick Woodbury.

« Il y a des photos qui ont été cultes pour moi. Celle-là, c’en est une. C’est vraiment quelque chose pour moi qui a nourri mon écriture, de voir ces représentations-là qui sont très, très exactes et qui disent “c’est arrivé, et c’est arrivé près de chez toi”, sourit l’auteure. Si j’avais rêvé d’avoir une photo sur la couverture, ç’aurait été celle-là. »