Pour Fred Pellerin, le conte n’est qu’un « véhicule pour poser des questions ».

La grandeur du RÊVE DISPONIBLE

Dans son sixième spectacle, Un village en trois dés, que Fred Pellerin vient déployer au Centre des arts Shenkman les 6 et 7 décembre (à guichets fermés ; la Maison de la culture de Gatineau l’accueillera à partir de juin 2018), le conteur plonge son regard fabulateur sur la naissance de Saint-Élie de Caxton, son village d’origine, le 12 avril 1865.

Immaculée Conception ? Pop-up rural ? Big bang électoral ? Au téléphone, Fred Pellerin ne nous pipera pas un mot des circonstances entourant l’apparition de cette créature municipale, afin de ne point « nuire au plaisir » futur des oreilles. « Il y a un très très gros mystère autour de ce moment précis, le 12 avril 1865, ce “moment zéro” où on a basculé de “rien” à “quelque chose” »... et que « c’est justement la question à laquelle le nouveau spectacle tente de répondre ». 

Le mot-clef, ici, c’est « tente ». Car, n’ayons ni doutes, ni craintes : le conteur, fidèle aux détours sinueux de sa pensée pellerine, s’épivardera au fil de son récit.

« J’ai consulté — dans la vraie vie — quelques personnes férues d’histoire, et on n’arrive pas à trouver le geste qui est à l’origine de tout ça. Donc pour un conteur c’est un beau terrain de jeu. »

Pour un menteur de son espèce (celle des conteurs, la seule qui mérite d’être crue), la véracité historique aurait de toute façon difficilement pu contenir l’entière véritablicité de cette naissance ex nihilo. En y raboutant « des anecdotes », le légendeur a fini par trouver une « réponse plausible ». Mais, « surtout, [une réponse] à laquelle on adhérerait en nombre. Au final, j’ai trouvé une clef avec laquelle il sera difficile de ne pas être d’accord ».

Arpentant les rues pleines de surprises de ce « Village en trois dés », le Caxtonien cherchera à mettre le doigt sur ce qui relie fondamentalement les gens, sur le sentiment d’appartenance à une communauté, ou une collectivité. 

« La question sur l’origine est en fait juste une façon de camoufler une question très actuelle : “où sont les grands [projets] collectifs, aujourd’hui ?” Où est-ce qu’on se rejoint ? Avec qui on se rejoint ? » lance-t-il, avant d’écorcher « l’illusion de ces trucs qu’on appelle les réseaux sociaux, mais qui à mon avis n’en sont pas. Peut-être que ma définition de ce qu’est la “chose sociale” n’est pas la bonne, mais je trouve qu’il y a lieu de se poser des questions ». 

« Je m’ouvre un village »

Pas que Fred Pellerin barbote dans les eaux moralistes dans lesquelles baignent souvent les contes. Les jugements de valeur, il évite. « Je me contente de semer des doutes. J’ai très peu de réponses, même si j’excelle dans les questions. » 

N’empêche : la richesse des échanges à l’heure du village global et des communautés virtuelles, il n’y croit guère. Ne cherchez pas Fred Pellerin sur Facebook : il n’y est pas. « On vous fait croire que vous avez mille amis, mais vous êtes assis tout seul devant votre assiette, en mangeant, le soir. Je trouve ça triste. »

« Il existe une page Facebook à mon nom, mais je ne sais même pas comment aller dessus. Bon, je suis branché : j’un un iPhone, je lis les nouvelles sur Twitter, je réponds aux textos dans les 10 minutes. Mais je me garde bien de placer ça au centre de ma vie. Ça bouffe déjà assez de temps. Quand je vois que je déborde.... viendra le jour où je vais jeter le cell’ dans le lavabo. » 

Ce qui le chicote, c’est le manque d’ambition du rêve collectif post-millénaire. Sa « dimension » atrophiée. Un beau matin d’avril 1865, un groupe d’individus a osé « rêver à un projet collectif de cette ampleur-là ! “On se lève, et on part créer un village !” Est-ce qu’on se rend vraiment compte de l’implication que ça représente ? De l’écart qu’il y a entre le “rêve disponible” de ces deux époques ? » se demande le conteur, qui calque sa locution sur l’expression socio-économique « revenu disponible ». 

Fut un temps, se tenir ensemble ne se résumait pas à « mettre un petit pouce en l’air sur une photo que je trouve belle, ou un petit pouce en bas si je l’aime pas », mais à ouvrir les bras ou se serrer les coudes.

 « Ce matin, je vais pas m’ouvrir un compte Facebook : je vais m’ouvrir un village ! Esprit ! C’est énorme ! On ne se donne plus la chance de rêver à cette [échelle] Impossible ! Et pourtant, c’était possible ! En Abitibi, ç’a été possible jusqu’à il y a encore 50 ans... Et si on se redonne ça ? Si on se permet de rêver aussi grand ? Me semble que les journées doivent être plus belles... »  

« Et je ne suis pas dans la nostalgie : je suis dans le fantasme » prend-il soin de préciser.

Il était une foi

Pendant que, sur scène, le facétieux Pellerin zigonne après les coutures élastiques qui cimentent « la rencontre avec l’autre, jusqu’où on va, jusqu’où [l’autre] doit aller pour qu’on se rejoigne », rapidement, « ces questions-là croisent la question de la foi ». Ou plutôt celle des « différents axes où l’on peut déposer notre foi », dit-il, évoquant l’axe vertical, mystique (le Curé deviendra alors essentiel au récit) et l’axe horizontal, social, qui relie la communauté (d’où la présence d’Alice, factrice de son état, et tout nouveau personnage).

Tout ça, Fred Pellerin le fait le sourire en coin, sans prétention vertueuse ni didactique. Le conte n’est pour lui qu’un « véhicule pour poser des questions ». Ce qui, chez lui, se traduit par : « le plaisir du conte, c’est de mettre ces questions dans une p’tite voiture et la laisser se promener [dans la tête du public]. On ne se rend pas compte tout de suite que ce que la p’tite voiture vient de déposer dans le tunnel, c’est une question », dit-il en s’excusant de tomber dans l’analyse et le « méta-conte ». « On n’a pas besoin de se les poser : les personnages font le travail pour nous autres. »


POUR Y ALLER

Quand ? Les jeudi 14 et vendredi 15 juin 2018 à 20 h ; les 20 et 21 février 2019, à 20 h

Où ? Maison de la culture de Gatineau

Renseignements : 819 243-2525 ; odysse.ca

L'ARRACHEUSE DE TEMPS

Après Babine (2008) et Ésimésac (2012), un nouveau long-métrage tiré de l’univers des contes caxtoniens risque fort de voir le jour.

C’est à présent sur l’adaptation de L’Arracheuse de temps que travaille Fred Pellerin.

Mais ce troisième opus, pour la première fois, ne sera pas réalisé par Luc Picard.

C’est à Francis Leclerc (le fils de Félix, et réalisateur qui le conteur a récemment coécrit le synopsis de Pieds Nus dans l’aube) que sera confiée la caméra.

« On va se rencontrer pendant les Fêtes pour couper ensemble. J’ai 160 pages de texte : c’est 60 de trop, mais je voulais aller au bout de mon idée », explique le conteur, qui pense soumettre le projet aux instances de financement dès cet hiver.

3D, TROIS DÉS ET PROFONDEUR...

« À l’ère de la réalité augmentée, des écrans géants, de la haute définition et de l’expérience immersive, j’ai pris la haute résolution de m’en tenir à la légende. »

Qui d’autre que Fred Pellerin oserait annoncer un nouveau spectacle d’aussi brillante façon ? Les dés d’Un Village en 3 dés font référence à trois moments charnières du spectacle, où le futur va se jouer sur un coup de dé.

« Et puis, quand on parle de 3D, la troisième dimension, c’est la profondeur... et j’haïs pas ça. »