Jean Mohsen Fahmy publie cette semaine son nouveau roman, La sultane dévoilée aux Éditions David.

Justice pour Chagaratt el-Dorr

En Égypte, son nom évoque une vague figure du passé, mais rares sont ceux qui connaissent son improbable destin. Dans La sultane dévoilée, l’auteur de romans historiques Jean Mohsen Fahmy redonne ses lettres de noblesse à Chagaratt el-Dorr, la seule femme qui ait régné sur un pays arabo-musulman.

La sultane dévoilée (Éditions David) pose ses étoffes en librairies le mercredi 20 février.

1249. Septième croisade. Des Francs, ralliés derrière le roi Louis IX, accostent sur la rive sud-est de la mer des Syriens et s’emparent de Damiette, au nord de l’Égypte actuelle. Al-Salih, le sultan d’Égypte et de Syrie, est gravement malade. Comment le souverain au seuil de la mort — la rumeur dit même qu’il en a déjà franchi le pas — a-t-il pu positionner ses pions pour damer ladite pièce à son redoutable envahisseur ?

Son secret (de Polichinelle) est son épouse. Chagaratt el-Dorr, son éminence grise, qui toujours au nom du sultan, tirait les ficelles du pouvoir. L’« Arbre de perles », autrefois l’enfant famélique d’une famille pauvre, qui fut vendue en esclavage au calife de Bagdad et offerte en cadeau à Al-Salih, dont elle est devenue la préférée. Cette formidable courtisane et politicienne qui, une fois hissée au sommet du sultanat, a dû se résoudre à gouverner de nouveau derrière l’écran d’un mari, les mœurs de l’époque réprouvant une entorse aussi profonde aux traditions les plus sacrées.

Pour Jean Mohsen Fahmy, ce nouveau roman marque un retour littéraire dans son Égypte natale. « Cela ne vous surprendra pas que je vous dise que l’histoire de cette femme, dans le contexte des relations hommes-femmes, est assez inouïe, souligne l’Ottavien originaire du Caire. Ce n’était pas une sainte, ce n’était pas une Jeanne d’Arc ; elle devait affronter des circonstances intolérables. Alors il fallait qu’elle soit aussi, sur certains aspects, intolérable. Mais elle a joué tous les atouts que la Providence lui avait donnés. Sa beauté, son intelligence, sa finesse, son acuité psychologique : elle a tout joué avec une maestria extraordinaire pour dominer ce qu’elle a dominé et pour réussir ce qu’elle a réussi. »

Encore fallait-il pour l’auteur déterrer le filon de ce parcours alambiqué. « À ma grande stupéfaction, il n’y a pas, en langue française et peut-être même en langue anglaise, une biographie complète et détaillée de Chagaratt el-Dorr », s’étonne l’ancien journaliste, professeur et haut fonctionnaire. Des chroniqueurs de la fin du 13e siècle ont mentionné brièvement la période de son règne. « Et je dis bien “brièvement” », insiste M. Fahmy : un certain inconfort persistait avec « cette histoire d’une femme qui avait régné et qui avait gouverné les hommes », laissant du même coup certaines informations à son sujet basculer dans l’oubli. Des bribes sont parvenues jusqu’au 21e siècle ; quelques ouvrages relatent des épisodes de sa vie, et on connaît avec assez de justesse les grandes lignes de ses passages comme épouse du sultan et comme souveraine. « Mais sur le début de sa vie, sa naissance, son esclavage et et cetera, il n’y a pas de certitude absolue sur les détails, sourit l’auteur. Ce qui, évidemment, ouvre le champ libre à un romancier. »

À cet effet, les personnages fictifs d’Osman, l’eunuque responsable de Chagaratt el-Dorr, et de sa servante Aïcha se relaient le récit au « je » de la vie personnelle de leur maîtresse. Plus que des faire-valoir, chacun traverse sa propre intrigue dans les paramètres de leur époque — soulignons un chapitre horrifiant sur le passé du castrat, que l’écrivain a pu construire avec minutie. Car l’information sur cette époque, elle, ne manque pas : les deux témoignent avec un luxe de détails de leur quotidien dans le harem royal. Dépaysant et instructif.

Un passage anecdotique, mais digne de mention : le caméo de François d’Assise. Le précurseur du dialogue interreligieux et le sultan Al-Kamil, père d’Al-Salih, y discutent pendant six jours, essayant de convertir l’autre à sa confession. Alors que partout ailleurs, chrétiens et musulmans étaient à couteaux tirés, les deux ont débattu brillamment et se sont quittés dans un respect mutuel. Un pied de nez au siècle présent ? « Je ne pouvais pas rater une scène comme ça ! »

En 274 pages, La sultane dévoilée peint le tableau riche et fascinant d’une époque charnière, celle qui fait office de pivot entre la dynastie des Ayyoubides et le Sultanat mamelouk. « Toutes les périodes de chavirement de l’histoire me passionnent. Je crois vraiment que l’esprit humain ne se manifeste que dans sa plus grande résilience et grandeur que quand l’histoire bascule. »