José Claer

José Claer fait son «coming-out artistique»

Il aura fallu trois recueils de poésie, quatre romans et une rencontre marquante pour que le poète José Claer délie sa langue et libère sa plume. «Mordre jusqu’au sang dans le rouge à lèvres» est son recueil le plus cru, le plus « trash », où le poète transgenre use du joual pour s’assumer pleinement.

« C’est mon coming-out artistique. C’est une coupure avec ce que je faisais avant et ça saigne. Il y a une coupure avec le sujet et avec le style, j’écrivais en français de France. Je n’ai jamais été aussi frontal : j’appelle un chat, un chat et une chatte une chatte », lance José Claer, poète trans de 56 ans originaire de Mont-Laurier.

Et ce déclic artistique est le fruit de sa rencontre avec le poète Alexandre Deschênes, cofondateur du collectif de poésie Joual de Bataille, devenu son ami et mentor, « un père spirituel ». José Claer lui dédicace d’ailleurs son recueil.

« Alexandre m’a mis au monde. Le 25 août 2017, j’étais allé voir un spectacle de Marjolaine Beauchamp, avec qui j’avais déjà fait deux spectacles. Et Alexandre Deschênes était là, se souvient l’auteur. Ç’a été un coup de foudre d’amitié avec les deux. Ils font de la poésie très différente de la mienne. En joual, à vif, un cran d’arrêt dans le sexe. En rentrant le soir, et j’ai commencé à casser mon style parce que je venais de comprendre ce souffle. »

Mise à nu

De ce nouveau souffle, José Claer — alias Josué Jude Carrier pour l’État civil — s’est senti renaître artistiquement. « Ce n’est plus un fardeau à porter parce que je peux être vrai devant les gens. J’avais besoin de me mettre à nu. Je ne pouvais pas parler des choses intenses en moi sans être obligé de confesser que j’étais trans. Ça me frustrait », confie-t-il.

Et de sa parole libérée, voici un extrait : « Si je suis gros ce n’est pas parce que je mange mes émotions / Au contraire, je les vis à 200 orgasmes à l’heure / À en user à vif mon clito / Je leur mets des zippers, des colliers de chien / Pour retarder l’implosion / J’en suis l’orfèvre et ne leur laisse sur la peau que la quintessence »

Si ses mots libérateurs sont autobiographiques, ils sont aussi fantasmés, le tout pour provoquer et susciter une réaction chez son lecteur/spectateur.

« La provocation est importante pour moi. Pourtant, je suis une personne prude dans la vie, quand on parle de sexualité. Mais j’ai besoin de m’approprier cette sexualité que je ne vis pas encore et je dois l’exacerber », explique José Claer.

D’ailleurs, il considère vivre sa sexualité par « personnages interposés » grâce à son « je » ou son « avatar ». Sorte d’exutoire pour assouvir des fantasmes.

« Quand je parle d’homosexualité, je ne l’ai jamais vécue. Ce que je ne me permets pas encore dans la vie, je permets à mon avatar de le vivre, comme cette sexualité avec les hommes », confie le poète.

«Mordre jusqu'au sang dans le rouge à lèvres», de José Claer

Si la sexualité est omniprésente dans ce recueil, le sang et le rouge le sont également, comme le laisse présager le titre du recueil Mordre jusqu'au sang dans le rouge à lèvres. « C’est ma couleur préférée. Elle est liée au sang. Il y a toute la symbolique de la virginité, des menstruations. C’est obsessionnel chez moi, le sang, le rouge », explique José Claer.

Besoin de reconnaissance

Au-delà de provoquer, José Claer avait aussi un besoin de reconnaissance. « J’ai besoin que la petite Josée Carrier [son nom de naissance, NDLR] — qui avait 8 ans et qui savait déjà qu’elle était un homme — soit reconnue comme telle. Mais un homme différent, un homme trans. Je suis rendue à une étape dans ma vie où j’ai besoin d’être reconnu par le public dans ma sexualité et dans mon identité de genre », partage le poète qui a passé 30 ans de sa vie dans le corps d’une femme.

Josée Carrier a subi sa transformation en 1995. « J’ai [24 ans] de corps », écrit José Claer.

Et si c’est par les vers et les rimes qu’il se libère, c’est aussi parce qu’il trouvait qu’il y avait un manque dans ce genre littéraire. « La plupart des trans dont on entend parler, ce sont des femmes trans. Mais c’est très rare que des hommes trans prennent la parole. Il n’y a pas d’homme trans qui fait de la poésie. Pourtant, la réalité des femmes trans est très différente de la mienne », explique celui qui a cofondé Trans-Outaouais.

Et puisque la poésie est aussi faite pour être déclamée à haute voix, José Claer monte sur les planches du Bistro Le Troquet les dimanches pour partager ses textes. « Il y en a qui ont été faits pour la scène et d’autres, plus intimes, que je ne mettrai pas en bouche à haute voix », avoue le poète.