Le Jeu de la musique est truffé de clins d’œil et de références aux propres souvenirs de l'auteure, Stéfanie Clermont, qui peuvent tour à tour servir de points de repères temporels, géographiques ou culturels.

Jeux de mémoires et de miroirs

Quand Vincent s’enlève la vie, sa petite bande d’amis éclate. De ces trajectoires filantes qui continuent de se frôler et de s’entrecroiser entre amour et amitié, entre vie et mort, entre Ottawa, Montréal et la Californie, la Franco-Ontarienne Stéfanie Clermont joue telle une chef d’orchestre pour composer la partition de son tout premier titre, Le Jeu de la musique.

À la base de sa trame narrative, il y a un trio : Sabrina (« dont je me sens assurément le plus proche », confie l’auteure), Céline (« super politisée, mais manquant parfois de sensibilité ») et Julie (« l’hypersensible, mais qui délaissera son art »). Trois amies qui vont se perdre plus ou moins de vue après la mort de Vincent. Dont le lecteur suivra pour sa part les migrations amicales et amoureuses d’est en ouest, de même que les quêtes identitaires du nord au sud, en découvrant au fur et à mesure tout ce qui les relie les unes aux autres.

« Pour moi, Sabrina, Céline et Julie sont comme trois personnalités qui se complètent. Mais chacune doit faire la paix avec elle-même avant de comprendre qu’elles sont plus fortes lorsqu’elles se retrouvent et s’unissent », soutient Stéfanie Clermont.

Cette dernière signe ainsi des nouvelles qui, à l’instar des trois protagonistes, forment un tout. Presque un roman, en fait, car malgré une chronologie éclatée, tout tient en équilibre finement entretenu sur le fil soyeux de son écriture.

L’art du souvenir 

À tour de rôle, Sabrina, Céline et Julie jettent un éclairage sur elles-mêmes et sur ceux qui les entourent et qu’elles aiment (Tahar, Vincent et, surtout, Jess). Elles cherchent à donner sens à leur parcours, à leurs relations et à leurs souvenirs. Entre jeux de mémoire et de miroirs.

« C’est à partir du suicide de Vincent que tous les personnages se sont peaufinés. Ils sont sonnés à des degrés divers par cette mort, et ils n’y réagiront pas tous de la même manière. Chacun d’eux me permettait donc d’explorer différents styles de mémoire. »

Elle peut aussi devenir sélective, pour peu qu’on souhaite oublier certains pans de notre passé. Comme lorsque Sabrina, au lendemain d’une cuite, relate à Céline ce qui s’est passé avec son cousin.

« Elle raconte ça comme si c’était quelque chose de drôle et ne portant pas à conséquence, alors que le lecteur comprend entre les lignes qu’elle a été violée. Bref, notre mémoire peut parfois nous jouer des tours… »

Clins d’œil et références

Et pas que celle de ses personnages, la sienne aussi ! Le Jeu de la musique est truffé de clins d’œil et de références à ses propres souvenirs qui peuvent tour à tour servir de points de repères temporels, géographiques ou culturels. 


J’ai découvert en cours d’écriture qu’il me suffisait parfois de penser à un quartier pour qu’une scène prenne vie. Comme si la signification de la nouvelle était empreinte du lieu auquel je pensais très précisément…
Stéfanie Clermont

Ici, les parents de Céline discutent donc à table de la présentation de la pièce Incendies de Wajdi Mouawad au Centre national des arts (en octobre 2003). Ici encore, Stéfanie Clermont s’adresse aux anarchistes de son entourage, en évoquant les manifestations et arrestations survenues lors du G-20 de Toronto, en 2010.

Là, elle évoque plutôt ce qui a déjà été son café préféré, dans le marché By. Là encore, l’une de ses personnages roule sur le Queens-way, entre Kanata et le centre-ville d’Ottawa, à bord du Jeep du beau-père de son amie. Qui en profite pour lui révéler qu’il travaille dans le milieu des escortes.

« J’ai découvert en cours d’écriture qu’il me suffisait parfois de penser à un quartier pour qu’une scène prenne vie. Comme si la signification de la nouvelle était empreinte du lieu auquel je pensais très précisément… » 

Comme si les mouvements de ses personnages étaient déjà gravés dans ces endroits et n’attendaient que son imagination pour s’inscrire en noir sur blanc dans un livre.

La quasi-trentenaire se dit d’ailleurs la première « étonnée » d’avoir été aussi marquée par tous ces lieux et objets de ses enfance et adolescence qui sont remontés à la surface, en cours de création.

Le Jeu de la musique n’est pas de l’auto-fiction, précise Stéfanie Clermont. Elle reconnaît néanmoins avoir parsemé ses nouvelles de détails associés à ses souvenirs.

« Je n’ai jamais habité à Aylmer, mais quand je raconte le déménagement de Julie, à cinq ans, par exemple, je me suis rappelé d’un ballon orange que j’avais à cet âge-là, entre autres… Ce genre de souvenirs teintent surtout les moments où mes personnages sont enfants et adolescents. Plusieurs de ces textes ont justement été écrits plus tard, parce que, rendue là dans le processus, je les connaissais mieux et je pouvais plus facilement imaginer à quoi ils ressemblaient, jeunes. »

Revisiter par la bande son passé et en extraire certains éléments pour en façonner de la matière à fiction lui ont permis de leur donner un sens. 

« Mes narrateurs ne savent pas tout, leurs souvenirs sont truqués par le présent et ce dont ils veulent bien se rappeler. Ils sont aussi conscients de se mentir, par moments. Je vois les choses à travers leurs yeux, même si, au final, il s’agit de mes obsessions, réflexions et questionnements. »