Isabelle Grégoire

Isabelle Grégoire et l’appel du Nord

Abordant à la fois des enjeux féministes, environnementaux et sociaux, Fille de fer est avant tout un récit haletant, qui se lit comme un thriller, où le Nord sert de trame de fond à une histoire aux confins du territoire sauvage, entrelacée d’amour, de littérature, de blancheur et de folie, conviant Le Survenant et Moby Dick.

Journaliste de métier – elle écrit depuis plus de 20 ans dans L’actualité —, Isabelle Grégoire l’avoue : elle s’est fait prendre au jeu de la fiction. Après un premier roman très bien accueilli, Sault-au-Galant, publié en 2014, elle replonge avec Fille de fer dans les eaux vives de la création.

De la même manière que Sault-au-Galant lui avait permis d’explorer de façon plus intime et romancée la question de la cohabitation entre réfugiés et population locale — en s’inspirant d’un reportage dans un village de Beauce qui avait accueilli des immigrants colombiens —, c’est à partir de reportages que la journaliste a effectués sur la Côte-Nord et dans le Nord québécois, plus particulièrement à Schefferville, qu’est née l’idée de Fille de fer.

Son personnage principal, Marie, ancienne camionneuse devenue chef de train minier, qui tente de faire sa place dans un milieu incroyablement machiste, lui a d’ailleurs été inspiré, en partie, par sa rencontre avec Kim Gélinas, qui était devenue, en 2011, la première femme à conduire un train minier seule sur la Côte-Nord.

Fascinée par ce coin de pays reculé et méconnu des Québécois, avec déjà une idée d’histoire en tête, Mme Grégoire y est retournée, en 2015, afin d’embarquer sur le train de passagers Tshiuetin, qui relie Sept-Îles à Schefferville, et a passé quelques jours dans la ville minière où cohabitent non sans certaines frictions Blancs, Innus et Naskapis.

«C’est après avoir rencontré Kim que j’ai eu envie d’écrire une histoire, raconte Isabelle Grégoire. Je n’ai pas pu monter à bord du train minier, pour des raisons de sécurité, mais j’ai pu aller dans le Tshiuetin, voir les paysages, la cabine du train,parler avec des gens. J’ai aussi fait énormément de recherches et interviewé plusieurs chauffeurs de train, car je n’y connaissais rien!»

Une «déformation professionnelle» qui lui permet d’assurer la crédibilité de son histoire et d’éviter les erreurs techniques. Mais elle a pu ensuite se permettre de prendre quelques libertés en passant du côté de la fiction, ce qui n’est pas sans lui déplaire.

«J’ai toujours voulu écrire de la fiction, mais je ne voulais pas raconter ma vie, plutôt me plonger dans quelque chose de très loin de moi. J’aime vraiment ça… J’ai déjà commencé à en faire un autre!»

Quête nomade, territoire sauvage

Métisse ayant de la difficulté à trouver un port d’attache — sa mère, issue des Premières Nations, a quitté la famille quand elle était encore jeune, alors que sa relation avec son père, Français établi à Schefferville qui possède de nombreux commerces, reste assez froide —, Marie a quitté une vie trop rangée en Californie pour retourner dans sa Côte-Nord natale.

Férue de solitude et de grands espaces, elle aime le sentiment de liberté que lui procure son métier qu’elle adore, même si ses collègues masculins lui font la vie dure, la harcèlent et la traitent de «sorcière».

Sillonner le territoire sauvage est pour elle une façon de poursuivre sa quête d’elle-même, alors qu’elle porte une identité trouble. 

«Toujours ce besoin d’aller voir ailleurs si j’y suis. Au bout du monde et au bout du Québec. Car mon sang est imprégné de la géographie du territoire, de lacs tranquilles en rivières impétueuses. […] “Partir, pour un nomade, ce n’est jamais fuir, c’est plutôt rester en quête.” Ces mots de Jean Désy, je les ai tatoués sur le cœur», songe son personnage au début du roman.

Un soir, son train déraille alors que dehors, le blanc hivernal s’étend à perte de vue. Blessée, elle est recueillie par un mystérieux ermite dans son manoir caché dans la forêt, aux murs débordant d’œuvres littéraires. Elle développera avec ce dernier une relation ambiguë où s’entremêlent fascination, sentiment amoureux, échanges littéraires et doutes. Qui est vraiment ce géant séduisant, aux cheveux roux flamboyant, qui lui fait penser au Survenant et qui semble obsédé par Moby Dick et la quête vengeresse de son personnage?

À travers ce récit qui distille au fil des pages un suspense de plus en plus prenant, et où l’héroïne revisite ses souvenirs à la faveur des événements étranges et effrayants qui surviennent, l’autrice aborde plusieurs questions : la difficulté pour les femmes de faire leur place dans un milieu traditionnellement masculin — elle n’a rien inventé à ce sujet, assure-t-elle —, mais aussi tous les enjeux autour des Premières Nations, les tensions sociales que provoque l’installation d’une compagnie minière dans une région éloignée, à la fois pourvoyeuse d’emplois et destructrice de l’environnement.

Au Salon du livre de Montréal, Isabelle Grégoire participera d’ailleurs à une table ronde en compagnie d’autres romancières sous le thème «L’appel du Nord en littérature». 

De fait, on remarque de plus en plus de fictions québécoises qui s’ancrent dans notre territoire sauvage et éloigné, encore massivement méconnu des gens du Sud. En le visitant, l’écrivaine a d’ailleurs eu l’impression de mettre les pieds en territoire exotique et étranger.

«Le Nord est à la fois attirant et effrayant. La solitude des grands espaces blancs, le froid glacial, les bêtes sauvages… C’est aussi beau que dangereux. C’est un monde qui a ses propres lois, qui nous échappent à nous, gens du Sud. On y rencontre des personnages hors du commun, qui nous en apprennent pas mal sur notre condition humaine», conclut l’écrivaine.

Fille de fer, Isabelle Grégoire, Québec Amérique, 236 pages.