L'auteure du roman Martin John, Anakana Schofield

Il faut parler des Martin John

CHRONIQUE / Nous sommes nombreuses à avoir croisé un Martin John à un moment ou à un autre de notre vie. Un homme qui, tel le personnage du roman d’Anakana Schofield, profite de la promiscuité des transports publics pour toucher ses proies de façon aussi subreptice qu’insidieuse. Un délinquant sexuel qui cherche aussi à attirer l’attention en se masturbant devant les gens.

« Les femmes reconnaissent Martin John parce que nous sommes plusieurs à avoir été victimes de quelqu’un comme lui, un jour ou l’autre », soutient la Canado-Irlandaise, jointe chez elle à Vancouver.

Pour ma part, c’était il y a presque 30 ans. Je venais de finir ma soirée de travail au journal et je rentrais chez moi en vélo. Au détour d’une rue du marché By, un homme est subitement sorti de l’ombre, à mon approche. Il était en train de se masturber. Comme il n’a pas tenté de s’en prendre physiquement à moi, j’ai pu tout simplement faire comme si je n’avais rien vu… non sans pédaler plus vite, au cas où. 

À la suite de cet incident, je n’ai pas cessé de faire du vélo le soir, ni de jogger dans les rues de mon quartier. Cela ne m’a toutefois pas empêché, en l’évoquant au cours de mon entretien avec Anakana Schofield, d’être de nouveau saisie d’un certain désarroi teinté de peur (un peu) et de colère (un peu plus). Autant de sentiments mélangés que j’avais d’ailleurs ressentis à la lecture d’une scène quasi identique à celle que j’avais vécue, dans le roman. Des sentiments enfouis depuis longtemps qui sont remontés sous forme de question : de quel droit cet homme m’avait-il imposé ainsi son sexe ?

« Cette invasion, voire cette violation de notre intégrité féminine, peut finir par définir nos rapports, à notre corps et à l’autre sexe. Je ne pouvais écrire ce roman sans soulever les multiples conséquences de cet enjeu », fait valoir la quadragénaire.

Mme Schofield a sciemment choisi un tel homme comme protagoniste. Comme elle utilise délibérément la littérature pour mettre au jour l’impuissance de certains parents à comprendre, réagir et à venir en aide à leurs enfants (prédateurs ou victimes), ainsi que pour remettre en cause la perception voulant qu’il est impossible de venir en aide aux délinquants sexuels.

Elle joue donc avec autant d’audace que d’habileté de la forme, de la syntaxe et des mots pour nous confronter à nous-mêmes. Pour nous renvoyer à nos propres réactions face à des actes dits indécents (souvent posés devant des témoins impuissants ou carrément indifférents), voire à nos pulsions potentielles les plus secrètes.

Car si l’auteure rend compte du côté simplet de l’amateur du concours Eurovision avec une suave dose d’humour, elle ose surtout nous faire suivre les méandres tortueux des pensées de cet Irlandais craignant les policiers et les médecins « fouineurs ». Et puis, qu’il lutte contre ses pulsions ou qu’il cède à la tentation, Martin John entend tout le temps la litanie de recommandations de sa mère, qui l’a justement envoyé vivre à Londres dans l’espoir qu’il arrête de faire « ça ».

Quand le lecteur devient voyeur

Du coup, je me suis retrouvée par moments dans la position fort troublante du voyeur — volontaire, pourtant, puisque je poursuivais ma lecture et acceptais de me laisser déstabiliser par l’auteure, comme quand j’avais lu Le Vide et Hell.com de Patrick Senécal, par exemple.

J’ai donc « revu » cette rencontre d’il y a 30 ans par le regard du « héros » d’Anakana Schofield, qui attend le bon moment pour se retourner vers celle qui marche dans sa direction, sur le trottoir. Avoir été à pied, ce soir-là, aurais-je pu aussi facilement ignorer cet exhibitionniste comme la jeune marcheuse du roman ? 

Et si, à l’instar de tant de femmes aux quatre coins de la planète, j’avais senti une main ou un pied me frôler, me caresser, dans le métro ou l’autobus, serais-je restée immobile et muette le temps que ça passe ? Aurais-je changé de place ou serais-je descendue au prochain arrêt, même s’il ne s’agissait pas de ma destination ? Aurais-je harangué l’intrus qui avait osé me toucher ? L’aurais-je frappé comme l’une des femmes mises en scène par la Vancouvéroise ?

Il est évidemment beaucoup question de Martin John dans le roman, finaliste au prestigieux prix Giller en 2015. Or, il était tout aussi important pour Anakana Schofield d’explorer la gamme de réactions que les femmes ont quand elles sont confrontées à ses gestes.

« Je tenais à rendre compte de la honte, du déni et du rejet que peut éprouver un délinquant sexuel, mais plus encore à témoigner de comment les femmes vivent chacune à leur manière ces invasions de leur intégrité. » 


« Je tenais à rendre compte de la honte, du déni et du rejet que peut éprouver un délinquant sexuel, mais plus encore à témoigner de comment les femmes vivent chacune à leur manière ces invasions de leur intégrité. »
Anakana Schofield

« C’est subtil, mais plus le roman évolue, plus les femmes que Martin John croise refusent de lui donner le pouvoir sur elles qu’il souhaite ! » renchérit-elle.

Protéger son enfant, mais à quel prix ?

De plus, par le biais de la mère de Martin John — désemparée, mal outillée — Anakana Schofield questionne l’amour maternel.

« Une mère peut-elle protéger son enfant au détriment du bien-être d’un autre enfant ? Peut-on vouloir sauver son fils ou sa fille en sacrifiant celui ou celle d’une autre ? » demande l’auteure qui est aussi maman.

Ce faisant, et parce qu’elle a ressenti la même chose à l’écriture, cette dernière est pleinement consciente que son roman s’avère particulièrement dérangeant.

L’Art d’éclairer les côtés sombres de l’humain

Elle laisse donc à d’autres le soin de divertir, étant pour sa part convaincue que les lecteurs ne craignent pas d’être mis au défi par un roman aux forme et fond atypiques.

« En tant qu’artiste, il est de mon devoir d’aller jouer dans ces zones sombres et cachées de la nature humaine, s’enflamme-t-elle. Quand on est témoin de gestes déplacés, on préfère trop souvent, instinctivement, détourner le regard. Parce que c’est moins risqué, moins engageant, d’ignorer ce qui se passe que d’intervenir. Et puis, c’est tellement plus facile d’imaginer qu’un délinquant sexuel n’a rien à voir avec qui on est ! »

Parce que c’est aussi « peut-être plus facile de ne pas avoir à faire face à ce qui pourrait se cacher au fond de soi… »

Anakana Schofield ne juge personne, toutefois. Pas plus Martin John que les réactions de ses victimes et de sa mère — ou de ses lecteurs. Elle ne prétend pas non plus s’ériger en experte en matière de délinquance sexuelle, ni apporter des solutions à la clé aux problèmes qu’elle soulève.

« Je crois foncièrement que je suis plutôt là pour éclairer ce qui resterait autrement dans le noir, pour en faire ressortir certaines nuances. Et pour nous permettre de réfléchir à ces enjeux sociaux qu’on balaie trop aisément sous le tapis. »

Force est de reconnaître qu’elle tient son rôle avec un culot digne de mention.

Parce qu’elle a fondamentalement raison : il faut parler des Martin John.