Au flair de Laurent Fadanni, la personnalité d’un vin est une personnalité, point.

Histoires de vin

Doux, amer, avec de la gueule ou du coffre ; au flair de l’auteur et vigneron Laurent Fadanni, la personnalité d’un vin est une personnalité, point. Vingt bouteilles et leurs caractères se transforment en vingt personnages dans Visages dionysiaques, son premier recueil de nouvelles récemment paru en librairie.

La maison d’édition ottavienne L’Interligne sert cette nouvelle cuvée de son « auteur maison », qui y a auparavant publié trois recueils de poésie.

L’idée du recueil a germé un soir, alors que Laurent Fadanni buvait un barbaresco entre amis, chez lui, en Colombie-Britannique. Au nez, derrière ses arômes de fruits rouges et de fleurs, le rouge d’Italie rappelait l’encens, le goudron et la terre. Dans la bouche, il y a perçu une élégance, une austérité ainsi qu’une finale acidulée et boisée. « Le barbaresco est un vin qui vieillit très bien et qui développe un côté acide. Il est très floral, avec de la violette, et parfois même avec une impression de rouge à lèvres, détaille le Belge d’origine, au téléphone depuis son champ de la vallée du Fraser. C’est un vin très féminin avec un côté un peu aigre, comme ça. Avec le temps, il développe des notes de vieux coffre et de suie. »

C’était tout ce qu’il fallait pour allumer une étincelle créative. Dans son esprit, le barbaresco est devenu son premier personnage, Maria ; dans Visages dionysiaques, la nonagénaire balaie le sol d’une église, la tête dans ses souvenirs, et cache dans son coffre de bois une vieille robe de mariée et des rêves enterrés.

Bacchus n’avait pas fini de l’inspirer. L’auteur a répété l’exercice en sélectionnant vingt bouteilles de rouge, de blanc, de rosé et de mousseux ; toutes des appellations connues et variées. D’une dégustation à l’autre, un muscadet, « un vin léger, vif et espiègle », est devenu un petit garçon timide prénommé Pierrot. Un Susucaro rosé, un « rosé qui se prend pour un rouge », se coiffe de la mèche courte d’Elisabetta, une ado qui se prend pour une adulte. Un shiraz de prime abord éclatant, mais sans arrière-goût ? Le voilà dans la robe de soirée d’une chanteuse d’opéra stupéfiante sur scène, mais névrosée dans les coulisses...

Visages dionysiaques, Éditions l’Interligne, 106 pages

Tranches de vie ou plongées dans la psyché des personnages, ces histoires courtes, poétiques et fulgurantes ne dépassent jamais cinq pages. « Quand on déguste un vin, c’est très éphémère. Vous l’ouvrez, vous en prenez quelques gorgées, et il est parti, ajoute-t-il. Je voulais que les nouvelles reflètent la fugacité, l’ivresse qui vient et qui passe comme ça ; qu’on puisse déguster le recueil à petites gorgées. »

Ivresse et partage

Laurent Fadanni est auteur, vigneron et enseignant, tout à la fois. Son vignoble produit près de 6000 bouteilles par année. Pendant l’année scolaire, il partage sa passion pour la littérature française et la philosophie à des élèves de la dixième à la douzième année. Comme poète, il écrit depuis l’âge de 16 ans.

Lorsqu’on lui demande laquelle de ces trois fonctions vient en premier, il est catégorique : « poète ! » Mais ce n’est pas le poème qui fait le poète, nuance-t-il : « c’est le regard sur le monde ».

« Dans tout ce que je fais, c’est la poésie que je recherche, illustre l’œnologue. Je le vois dans un sens très large : c’est un dialogue avec le monde. C’est un peu ça aussi, la poésie ; c’est de faire chanter le monde autour de soi, et parfois même les choses les plus insignifiantes, comme une pierre ou un arbre. »

Mais publier de la poésie est capricieux, a-t-il fini par conclure. Les nouveaux recueils vendent peu de copies, font à peine parler d’eux, et leur phase de popularité passe en un claquement de doigts — au point où chaque nouvelle publication était pour lui comme un « mort-né ». « Dans la poésie pure, il y a une grande solitude, observe-t-il. On peut la voir de façon très romantique, mais après quelques années, le plaisir du partage devient beaucoup plus grand que celui de la solitude. »

« Ce qui a guidé ce projet, c’est l’ivresse et le partage. Et le vin doit rassembler les gens, c’est sa fonction première ! De la même manière, ici je voulais faire un recueil qui soit solaire, léger, mais aussi qui s’adresse à tout le monde. » Et surtout, auquel tout le monde peut goûter. Il n’est pas nécessaire d’essayer exactement la bouteille de chaque nouvelle pour en tester le penchant savoureux ; foi de vigneron, « si vous prenez la même appellation, ce sera pareil ! »

Un deuxième tome de Visages dionysiaques est déjà en véraison.