La bête de mon jardin, par Gauthier David et Samuel Ribeyron

Frissons littéraires d’Halloween: lectures pour jeunes citrouilles

L’Halloween étant à nos portes, voici quelques suggestions de lectures pouvant donner joyeusement froid dans le dos ou donner un tout autre sens à un costume en particulier.

Gauthier David et Samuel Ribeyron : La Bête de mon jardin

Seuil Jeunesse, 40 pages

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Gauthier David et Samuel Ribeyron ont fait preuve de beaucoup d’inventivité pour jouer avec les peurs instinctives du jeune lecteur et l’imagination qui en découle. Leur ouvrage La Bête de mon jardin est en soi un trésor de créativité sur le plan graphique. Et, derrière le récit d’apparence très simple, il y a d’abord une façon habile et ludique de confronter les inquiétudes de l’enfance.

Ici, un décor (le jardin, en lisière de forêt), un temps (la nuit tombée, quand la végétation luxuriante fait danser ses ombres folles) et  deux personnages : un enfant (protégé dans sa maison) et une « bête » (cachée dans les fourrés). Comme tapies dans l’ombre, les phrases épousent un ton mystérieux qui appelle une lecture théâtrale joyeusement lugubre. 

L’approche esthétique et même « plastique » du livre est plutôt inventive. Les dessins n’hésitent pas à jouer avec le noir profond. Les découpures apportées à ces pages cartonnées laissent souvent entrevoir une partie de l’illustration de la page suivante. À travers ces « trous » en forme de carreaux de fenêtre, de serrure, etc.), le jeune lecteur peut — tout comme l’enfant protagoniste du récit — appréhender ou se rassurer pendant qu’il scrute le décor.

Mais avant de pouvoir épouser la perspective de l’enfant, le lecteur devra prendre la place de cette « Bête mangeuse d’enfants » cachée dans un bosquet. Il devra commencer par adopter ce point de vue affamé, alléché, sur la scène. Et épier l’enfant à travers la paire d’yeux découpés dans le carton.

Plus qu’une simple apposition d’images sur du texte, les deux narrations fonctionnent en interactivité, et forment un tout vraiment cohérent.

Dans leur démarche, les auteurs jouent à titiller l’imagination du lecteur. Ils l’incitent à questionner ce qu’il voit, croit voir, perçoit ou ressent. Ils instaurent un décalage entre ce qui est raconté, décrit, et ce qu’on cherche des yeux dans le décor. Probablement en vain. Sauf quand on a l’âge d’apercevoir des bouts de queue ou d’oreille là où il n’y a (peut-être) que de la végétation. 

Il est vrai que le regard se perd, dans cet étrange jardin/forêt, luxuriant assemblage végétal et minéral de formes texturées, de collages et de dessins encrés, et graphiquement magnifiés.

La maison des ombres – Tome 1 : La rencontre, par Dan Poblocki

Dan Poblocki : La maison des ombres – Tome 1 : La rencontre

Scholastic, 224 pages 

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La seule véritable amie qu’elle a trouvée dans le foyer où a grandi Poppy Caldwell est... le fantôme espiègle d’une jeune fille morte. Autant dire que la vie de la jeune orpheline était déjà suffisamment bizarre, et qu’elle n’ait nul besoin de visiter le manoir Larkspur. où elle se rendra pourtant, en secret, à l’invitation surprise d’une vieille tante dont l’orphelinat lui avait caché l’existence. Le manoir est en réalité la Maison des ombres du titre. Où Poppy fera la rencontre d’autres enfants, comme elle attirés là sous de faux prétextes. 

Un lieu franchement sinistre. Genre, maison hantée tout ce qu’il y a de plus classique, avec portes qui claquent et se verrouillent toutes seules, manifestations aussi mystérieuses qu’inquiétantes. Et dont certains secrets vont se révéler particulièrement dangereux pour les nouveaux occupants... qui sont aussi ses captifs.

L’Américain Dan Poblocki continue de flirter avec le roman d’épouvante pour adolescents, genre dans lequel il fait déjà figure d’auteur confirmé, avec à son actif plus d’une dizaine de titres allant du gentil petit frisson à la chair la chair de poule plus musclée. Sans tomber dans le cauchemardesque, la série Shadow House (qui compte déjà trois volumes dans sa version originale) s’adresse à des lecteurs de 9 à 15 ans, amateur(e) d’ambiances bizarres ou horrifiques, à la Miss Peregrine et les Enfants particuliers.

S’il privilégie l’efficacité (phrases courtes, descriptions qui ne s’éternisent pas, mystères immédiats), Poblocki veille à soigner sa plume autant que ses ambiances. Une illustration (en noir et blanc) vient parfois asseoir le ton à sa façon. Mais l’auteur, qui maîtrise les références horrifiques, s’appuie avant tout sur l’image mentale. Tous les « petits détails » étranges, à peine soulignés par le texte, parviennent vite à leurs fins, en habillant les lieux, personnages et situations d’une inquiétante aura.

Lila et la corneille, par Gabrielle Grimard

Gabrielle Grimard : Lila et la corneille

Scholastic, 32 pages

**½

Ces dernières années, le jeune lecteur est bombardé de récits portant sur l’intimidation. Difficile d’être contre la vertu... même si on finit par avoir un peu envie de bâiller. Ici, « aux corneilles ». Gabrielle Grimard apprête le sujet de l’intimidation aux couleurs de l’automne, saison tristounette. Et à la sauce Halloween, parce que, une fois costumés, à la fin du récit, les jeunes personnages seront tous logés à la même enseigne de l’excentricité. Et que la fête des citrouilles aura su sublimer la « différence » que l’on avait osé pointer du doigt jusque-là.

À cause de la couleur de ses cheveux et de ses yeux, d’un noir profond, Lila, nouvellement arrivée dans son école, se fait traiter de « corneille » à répétition par un camarade de classe. Elle souffre en silence, voudrait se rendre invisible, etc. 

Le récit se veut symbolique, certes, mais à l’âge où les paraboles nous échappent, on risque de se méprendre sur la sensibilité à fleur de peau de Lila, et trouver qu’elle pleure franchement pour rien. 

Tous les jours, sur le chemin du retour, une corneille s’approche d’elle et l’observe en silence, tel un totem animal (le mot autochtone n’est jamais écrit, mais toute la physionomie de Lila renvoie aussi à cette idée). 

On on se sent moins ému que… coupable de ne pas se laisser attendrir, car ce récit apparemment simpliste comporte d’appréciables subtilités. On se plonge avec davantage de plaisir dans les illustrations de Gabrielle Grimard, aux tons de ciel d’automne. La petite fille finira par « allumer » : la journée d’Halloween, son costume de corneille éblouira tout le monde. Par la suite, elle sera toujours surnommée « la corneille », mais cette fois avec affection et admiration. Un message sur l’importance d’embrasser et d’assumer sa différence. Qui, faute de clarté, devra peut-être être souligné par le liseur adulte.

Raconte-moi une histoire qui fait peur, par Sean Taylor et Jean Jullien

Sean Taylor et Jean Jullien : Raconte-moi une histoire qui fait peur

Scholastic, 32 pages

**½

Le titre est farceur, car on est en ces pages à l’opposé de l’horreur. Dans l’hyperdérision et la désacralisation de tout ce qui pourrait ficher la trouille. Le livre, qui s’adresse à un très jeune public, repose sur un dialogue — très dynamique — entre « Petit Monstre » et le narrateur. Le premier souhaite qu’on lui raconte une histoire qui fasse peur ET dont il serait le héros ; le second préférerait raconter une histoire drôle, mais il s’adapte, plaire à son public. Sauf que petit monstre est encore loin d’avoir amadoué la peur. Aussi ses directives vont-elles changer en cours de route, au fil d’une très amusante discussion/négociation/bras de fer, forcément ponctuée de quelques « c’est pas juste ». La pseudo histoire d’épouvante deviendra quant à elle particulièrement risible… jusqu’à ce que Petit Monstre disparaisse… (Non, on blague, elle restera dans la légèreté même après sa disparition). N’eût été style volontairement bâclé (c’est plus comique) des illustrations, on aurait été plus généreux sur le nombre d’étoiles.