Extases, par Jean-Louis Tripp ****

Le bédéiste Jean-Louis Tripp (Magasin Général) plonge corps et âme – et le pénis braqué en avant – dans un récit autobiographique qui creuse, sur le ton comico-existentialiste, les recoins les plus intimes d’une sexualité pas débridée, mais active, curieuse et épanouie.

Et un tantinet «sexolique», parfois. Une existence illuminée de petites morts, de moyennes euphories et de grandes extases, vouée aux galipettes tant par envie d’aimer que par désir de retrouver la volupté orgasmique – qu’il a assurément vécue sans tabous ni préjugés. Ce parcours à l’horizontale, il entend donc le traiter avec la même franchise, sans la moindre hypocrisie.

D’où ce traitement graphique réaliste et «frontal», faisant fi de la pudibonderie.

Ce priapique premier tome – la série est annoncée comme un triptique, à l’image de trinité du bas-ventre masculin– s’intéresse principalement à la première partie de sa vie horizontale: les premiers émois liés à la découverte de cette «choune» mystérieuse, les fantasmes pubères du jeune Jean-Louis, les maladresses adolescentes, les sessions d’onanisme groupées, les olympiades kamasutresques de jeune couple insatiable,  la soirée costumée qui, dans la chaleur de la nuit, se transmute en orgie romaine, etc.

L’exercice serait pornographique si, pendant que son crayon explorait les corps féminins et leurs monts vénusiens, Tripp avait oublié de sonder en profondeur ses émotions masculines. Ce qu’il fait avec brio, recul, et un soupçon bienvenu d’autodérision. Il alterne aussi les regards – tour à tour clinique, poétique, humoristique, candide, piteux, glorieux, sociologique, philosophique – sur l’appareil génital, le plaisir, les fantasmes, les hormones,  la dépendance au câlins ou la prostitution.

Ce réalisme nourri de souvenirs concrets * n’empêche pas Tripp, pour rigoler, de convoquer parfois un énorme Pan perpétuellement bandé. la dyonisiaque créature remplace le traditionnel duo ‘ange dodu/diablotin malicieux’ dont les points de vue opposés offrent une manifestation de la conscience. Quand les dilemmes moraux de Jean-Louis se prolongent, le gigantesque Faune se chargera de les éluder... d’un coup de queue.

Bien qu’il soit essentiellement question des tribulations d’un phallus  (dessiné sous tous ses profils et coutures), le ton de la narration est guidé par une constante tendresse. Et s’il se permet d’évoquer quelques prouesses, ce n’est pas avec la volonté de les étaler de façon bravache, mais dans un souci d’honnêteté totale, de vérité «nue», et à des fins de réflexion sur son identité. À part Martin Veyron (L’amour propre...), peu d’auteurs de BD ont osé creuser aussi loin, et avec autant de franchise,  la  psyché sexuelle masculine. Et si ses souvenirs mettent forcément le lecteur dans une position de voyeur, puisqu’ils lèvent le voile sur son intimité, ses témoignages parvienennt à trouver un écho très universel et un «intérêt public».

* Les noms et visages de ses partenaires ont été changés, rassure Tripp, qui a vécu à Montréal et enseigné la BD à Gatineau.

BETTY BOOB, PAR VÉRO CAZOT ET JULIE ROCHELEAU ***

La Québécoise Julie Rocheleau (La colère de Fantomas) confirme son immense talent, qui explose avec la BD Betty Boob, récit coloré de 200 pages sans un mot (ou quelques uns, mais très accidentels), mais pleines de vie, d’onomatopées et de trouvailles graphiques se substituant au langage qui forment leur propre musique et imposent leur rythme viviviant.

Un récit inclassable, drôlement aigre-doux, poétique et tordu, hors-normes et hors du temps, où le music-hall côtoie Zola (Au Bonheur des Dames), Cendrillon, Félix le chat, une version catwomanisée de Fantomas et moult autres références littéraires ou cinématographiques.

Un récit traversé de façon latérale – parce que c’est ainsi que se déplace le crabe – par le cancer du sein et des étreintes amoureuses d’une grande poésie.