Innocence, par Eva Ionesco *** (Grasset, 432 pages)

Enfance classée X

CRITIQUE / « Monstre ! » L'apostrophe lancée rageusement à la mère parcourt le premier roman d'Eva Ionesco, comme un fil d'Ariane relié à Irène, photographe qui se fit connaître en montrant sa fille, alors mineure, nue, dans des postures aguicheuses. « Monstre » vient d'ailleurs du latin, « monstrare », qui signifie « montrer ».
Innocence révèle le récit autobiographique d'une enfance bafouée, celle d'Eva Ionesco, exposée dès son plus jeune âge à l'objectif pervers de sa mère : maquillée, costumée, mise en scène, Eva n'a pas six ans quand elle « monte » dans l'appartement de sa mère où elle se transforme en Lolita pour des séances photo érotiques qu'elle exécrait. Dans les années 1970, ces clichés s'écoulaient dans le monde interlope des galeries d'art des grandes capitales et faisaient vivre sa famille. Eva, elle, vivotait dans une chambre de bonne à Paris avec sa grand-mère maternelle. 
Histoire d'une enfant sous l'emprise d'une femme, où l'on retrouve la figure à la mode du pervers narcissique que l'auteure n'appelle jamais « maman » et qu'elle portraiture à son tour, et pas sous ses plus beaux atours. Entre mère et fille, les séances photo carburent au chantage : shopping, soirées mondaines, voyages et surtout, espoir de voir son père qu'Eva ne connaît presque pas. Évoquant de prime abord un droit de réponse à sa mère qui l'aura abusée, Innocence se transforme surtout en quête des origines, à la recherche de la figure paternelle, si fuyante et mystérieuse.      
Clouant au pilori l'esprit d'avant-garde artistique dont se revendiquait Irène, le roman croque avec un ton mi-amusé, mi-lassé le milieu artistique de l'après mai 68. On y croise une galerie de personnages hauts en couleur épris de liberté, précieuses ridicules et drogués décomplexés. Entre Londres et Ibiza, les pensées d'Eva voguent surtout vers les côtes bretonnes où se trouverait son père.  
En discours direct, le style est franc, voire abrasif, créant une atmosphère particulière qui donne un sentiment d'inéluctable à l'enfant rebelle. La narratrice tient les émotions à distance et semble revivre ses premières années à travers un filtre, comme détachée de tout ce qui l'entoure. Le roman d'un traumatisme au style et au charme indéniablement particuliers.