La bédéiste française Emma

Emma: planches de vie

SHERBROOKE — Sa bande dessinée sur la charge mentale («Fallait demander») a fait le tour de la planète Web l’an dernier. Abondamment partagées sur les réseaux sociaux, ses planches illustrées ont jeté un éclairage neuf sur la dynamique domestique. La vision de la féministe et bédéiste française Emma a fait du chemin, beaucoup de chemin. Tellement que l’expression «charge mentale» est entrée dans le vocabulaire courant. Ce faisant, l’idée d’un travail invisible largement assumé par les femmes a aussi été reconnue. Ici comme ailleurs, le tome trois de sa série Un autre regard (La charge émotionnelle et autres trucs invisibles) est propulsé tous azimuts par la maison d’édition Massot.

Q  Vous êtes ingénieure-informaticienne. Qu’est-ce qui vous a amenée à la BD?

R  C’est l’outil qui m’a semblé le plus adapté pour transmettre mes idées à des personnes qui n’ont pas forcément le temps ni l’occasion de lire du contenu militant.

Q  Vos bandes dessinées traitent d’enjeux sociaux et de questions féministes. Qu’est-ce qui a été pour vous l’élément déclencheur de cette prise de parole?

R  Pour moi, le déclic s’est fait quand je suis devenue mère et quand, au même moment, je me suis retrouvée dans une entreprise toxique, très misogyne. J’ai compris, parce que je le vivais, l’importance de la lutte féministe pour défendre nos droits au quotidien. J’ai aussi, en raison de ma position de salariée, compris que le travail pouvait nous mettre dans des situations qui nous faisaient perdre toute dignité et je me suis intéressée à la lutte des classes.

Q  Constatez-vous que votre façon de présenter les sujets, sous forme de BD, favorise la compréhension et la circulation des idées?

R  Oui. Moi, ce que je voulais, c’était parler à des gens comme moi, qui n’ont pas un gros bagage politique, mais qui vivent les conséquences d’un système inégalitaire. Alors j’ai utilisé les dessins pour faciliter l’accès à mon propos, mais aussi le récit d’histoires personnelles pour mettre en valeur le lien entre la politique et le privé.

Q  Vous posez votre regard sur plusieurs problématiques systémiques... On peut dire que vous faites de l’art militant, non?

R  Je pense que je fais du militantisme. De l’art, je ne sais pas! Le dessin est un moyen pour moi d’exprimer mes idées. En fait, je pense que toute œuvre est politique, même si elle n’est pas militante. Chaque écrit, chaque dessin porte une façon de voir le monde. Moi, je porte une façon alternative de voir; souvent, malheureusement, les artistes contribuent plutôt à maintenir le système en place, notamment en continuant à véhiculer des stéréotypes.

Q  Vous mettez en lumière plusieurs choses «invisibles». Quel est le principal défi d’illustrer ce qui ne se voit pas, justement?

R  Comme ce sont des choses qu’on ne peut pas décrire par des statistiques, eh bien il faut les aborder autrement. Alors en racontant des histoires, en dessinant des saynètes, je permets, je crois, à mes lecteurs et lectrices de dire «mais oui, ça m’est arrivé». Et quand massivement, ce «ça m’est arrivé» émerge, on prend conscience de l’existence du problème.

Q  Vous mettez en lumière nos conditionnements et vous plaidez pour des changements de société. Êtes-vous optimiste quant à d’éventuels changements? 

R  Je pense que les choses vont changer, c’est sûr. Le capitalisme arrive en bout de course, ne serait-ce que d’un point de vue écologique. Ce qui m’inquiète, c’est vers quoi allons-nous nous tourner? Je crains un peu le retour du fascisme et de l’extrémisme religieux. C’est pourquoi je pense qu’il est important de discuter de modes de sociétés alternatifs positifs, où chacun, chacune aurait des ressources en fonction de ses besoins et où on saurait s’organiser collectivement et gérer les désaccords de façon constructive.

Q  Vous avez créé une BD dans la foulée du mouvement #MoiAussi/#MeToo. Avez-vous l’impression qu’une prise de conscience collective fait son chemin?

R  Oui. S’il y a eu un impact de #MeToo, c’est bien le fait que des femmes pas du tout féministes ont mis le mot «agression» sur ce qu’elles voyaient jusqu’ici comme des désagréments. Je trouve que c’est une avancée incroyable.

Q  Votre BD sur la charge mentale a énormément circulé sur Internet. Vous en entendez beaucoup parler? 

R  J’en entends énormément parler et je suis vraiment ravie de la portée de mon travail sur ce sujet. Malheureusement, mon propos a souvent été perçu comme des «conseils de femmes aux femmes» et beaucoup se sont tournées vers moi pour des conseils de couple, ce en quoi je suis absolument incompétente! [...] Si la BD a pu changer un peu les choses au moment de la lecture, les gens vont aussi retomber dans leurs conditionnements dès que l’attention se relâchera ou que le contexte changera. Il faut être vigilant en permanence et malheureusement, cette vigilance va reposer sur les épaules des femmes, car ce sont elles qui souffrent de la situation.

Q  Quels sujets ont particulièrement fait réagir?

R  Le sujet qui a le plus fait parler est celui de la charge mentale, mais j’ai aussi beaucoup de retours sur ma BD sur le travail. Des tas de personnes qui souffrent au travail, n’en voient pas le sens et ont réalisé en lisant ma BD que si elles n’en voyaient pas le sens... c’est qu’il n’y en avait pas! Maintenant, comment transformer ça en une réflexion générale sur le travail? Ça fait partie de mes projets!

Q  Quel sujet a été le plus délicat à aborder?

R  Mon travail sur le consentement, car je suis partie de mon histoire personnelle et je ne me sentais pas du tout prête à faire ça. Je ne suis pas rentrée dans les détails. Quelque chose d’édifiant, c’est que la première chose que je me suis dite en parlant de mon ex-compagnon abusif, c’est «mais je vais lui créer des problèmes». Comme quoi je n’ai pas encore fini de défaire mes conditionnements!