Edem Awumey a quitté l’Afrique pour élire domicile à Gatineau il y a 13 ans.

Échos du Togo

Dans un hôtel de Montréal, un écrivain, doucement, se raconte. Et parle de l’exil. Il répond à nos questions à son rythme et ne se dérobe pas, souvent rêveur, parfois grave, le regard s’attardant de l’autre côté de la rue, sur cette ville « verticale » qu’il ne fait que traverser pour la promotion de son dernier roman, Mina parmi les ombres (Boréal).

« J’ai toujours pensé que mes livres parleraient pour moi », s’excuserait presque Edem Awumey, qui a élu domicile à Gatineau il y a 13 ans.

Discret, l’auteur d’origine togolaise affiche pourtant un carnet de route hors du commun : Grand Prix littéraire de l’Afrique noire, pour son deuxième roman, Les pieds sales, édité au Seuil. Son mentor, le grand écrivain marocain Tahar Ben Jelloun, lui a prodigué de précieux conseils qui continuent de l’accompagner dans son écriture. « Il m’a appris l’importance de l’observation. Traverser une ville en portant attention aux bruits, par exemple. La question de la crédibilité est essentielle pour lui. »

Vrai au faux polar ? Edem Awumey a trouvé la forme adéquate de l’enquête et la désinvolture de ton pour brosser un tableau de la réalité contemporaine d’un pays d’Afrique qu’il ne nomme pas, et poser en filigrane la question de la radicalisation religieuse, de l’obscurantisme ambiant.

Kerim, son héros, est photographe expatrié à Montréal et « chaud lapin ». Il retourne auprès des siens régulièrement, retrouve ses amis d’enfance et ses anciennes flammes, éteintes ou encore vives. Mais cette fois, son premier amour, Mina, une libraire libre d’esprit, a disparu sans laisser de traces.

Où cette affaire entrainera-t-elle Kerim ? Qu’est-il advenu de Mina ? Entre le Port et La Savane, deux lieux fictifs qui empruntent à la réalité africaine, le photographe s’engage dans un processus de révélation laborieux. L’entourage de Mina, dominé par un frère imam et un ancien patron ministre islamiste, va l’obliger à ouvrir les yeux.

Entre-temps, nous aurons goûté aux us et coutumes en vigueur – l’incompétence de l’administration locale, l’omniprésence des églises et de leurs apôtres, les violences militaires et religieuses… – mais d’une façon quasi anecdotique, ancrées dans le quotidien d’un photographe avant tout fasciné par la beauté féminine et soucieux de ses rapports aux femmes. Cette lecture ne serait sans doute pas aussi plaisante sans sa forte dimension érotique. Edem Awumey, habile à la conduite souple et rythmée de son intrigue, se distingue par son style quand il se prend d’audace à décrire la geste amoureuse qui tranche avec le rigorisme prôné (mais pas forcément pratiqué) par les plus religieux de ses personnages.

Âpre retour
Les retours au pays, le temps d’un congé ou pour une célébration familiale, sont parfois cruels. Tant de choses avec lesquelles il ne se sent plus en phase, qu’il a du mal à supporter.

« J’ai grandi au Togo où les femmes, à une époque, portaient de légers voiles. À force d’y retourner régulièrement, j’ai vu les changements, se désole l’auteur. Des mosquées au discours radical financées par les Qataris poussent comme des champignons. Des filles qu’on a connues avenantes sont devenues hyper sérieuses, moins accessibles. Elles doivent demander la permission à leur mari pour sortir. »

Car l’Afrique sait aussi s’enliser dans un statu quo, affirme-t-il. « Au Togo, l’état a démissionné dans bien des domaines. Les infrastructures ne suivent pas l’explosion démographique, qui a fait passer la population de 2 millions d’habitants dans les années 1970 à plus de 7 millions aujourd’hui. »

Revenir ? La question reste délicate, depuis qu’il est parti à l’âge de 24 ans. Il cite volontiers l’auteur algérien Boualem Sansal, « il y a une lâcheté dans l’exil » tout en se demandant s’il aurait « pu apporter quelque chose en restant là-bas ».

« Nous, écrivains de la diaspora, essayons de parler… »

Et quand les regrets affleurent, dans un moment de solitude, on se retrouve face à soi-même et on idéalise ce qu’on aurait pu faire si l’on était resté. « J’aurais certainement fait partie des marcheurs, de ceux qui manifestent. » Dans le sillage de 1993, du massacre de Fréau Jardin, à Lomé, où des militaires de la garde présidentielle avaient tiré sur les manifestants dont il faisait partie, réchappé de justesse, « la chemise en sang ».