Michel Lavoie, le coordonnateur de la maison d'édition Vents d'Ouest

Deux provinces, deux réalités

La seule maison d’édition agréée de l’Outaouais, Vents d’Ouest, est en mode survie. Sa dure réalité serait bien différente si elle avait pignon sur rue quelques kilomètres au sud, à Ottawa, croit son coordonnateur Michel Lavoie.

Dans la dernière décennie, la maison a vu ses ventes chuter. Et ses subventions, qui représentaient 60 % de son budget total, ont fondu d’environ 40 %.

« C’est incroyable, la différence entre Gatineau et Ottawa », souligne l’éditeur. Le gouvernement ontarien est plus généreux que celui du Québec envers ses maisons francophones en raison de leur situation minoritaire, affirment du même souffle M. Lavoie et le directeur général des Éditions David, Marc Haentjens. Ce diffuseur généraliste d’Ottawa a reçu 60 000 $ de la province cette année. Chez Vents d’Ouest – un OSBL essentiellement consacré à la littérature jeunesse –, « on reçoit à peu près 2000 $ de Québec ».

Pour survivre, l’éditeur gatinois a dû couper. Ses deux employés – dont un à temps partiel – reçoivent moins que le salaire minimum. Seulement 15 ouvrages sont publiés par an, le seuil minimal pour obtenir des subventions du Fonds du livre du Canada.

En février, l’organisme s’est tourné vers le sociofinancement pour rééquilibrer ses finances. Il a amassé 10 000 $ sur un objectif de 15 000 $ et entrevoit d’autres campagnes pour rester à flot.

« Souvent, on nous demande pourquoi on ne va pas à Ottawa. Mais c’est contre nos principes : on est québécois. »

« Pas si rose en Ontario »

Vrai, être en situation minoritaire offre certains privilèges, concède la directrice générale de la maison d’édition L’Interligne, Suzanne Richard Muir. Par exemple, la revue artistique Liaison, chapeautée par l’éditeur jusqu’à sa dernière parution en mars 2018, « pour demeurer admissible à certains programmes de subvention, elle devait vendre 2500 unités. Une revue québécoise devait en vendre 5000. »

Mais de là à dire que les maisons ontariennes sont structurellement mieux nanties, il y a un raccourci à ne pas faire, prévient M. Haentjens.

« Le livre est beaucoup plus protégé au Québec », relativise-t-il.

Le directeur général des Éditions David, Marc Haentjens

Sauf les manuels scolaires, la Belle Province oblige les institutions à acheter tous leurs livres à prix régulier dans les librairies de leur région. En Ontario, il n’existe pas de telle loi, « ce qui fait que les conseils scolaires peuvent acheter n’importe où et faire pression sur les éditeurs pour avoir des rabais. On a souffert, nous en Ontario, du fait que les écoles et les bibliothèques généralisent. »

Autres défis : le bassin d’auteurs est moins grand, et la distribution en librairie, plus difficile. Plus on s’éloigne du Québec, plus les librairies francophones se font rares : celles indépendantes ne sont que 14 dans le rest of Canada. À Ottawa, il y en a deux, la troisième ayant mis la clé sous la porte l’an dernier.

Quant au Québec, le marché de la province voisine reste difficile à percer, ajoute M. Haentjens. « Il y a une méconnaissance, un manque d’intérêt pour les livres et les éditeurs franco-ontariens. Au niveau du marché, on a un handicap. »

Hypothèse glaciale

M. Haentjens ajoute qu’il craint de voir diminuer le budget du Conseil des arts de l’Ontario. Amputé d’environ 40 % sous Mike Harris, il a connu plusieurs regains et devait atteindre 69,9 millions $ en 2019.

« Mais la première mesure de Ford a été de couper l’augmentation de 5 millions $ qui avait été consentie. Ce sont des conjectures pures, mais on se demande si on ne va pas retomber dans une autre ère glaciaire. »

Ottawa compte trois éditeurs francophones. L’Interligne emploie trois travailleurs à temps plein ainsi qu’un réseau de contributeurs ponctuels. Le volume de ses activités a augmenté au fil du temps. Chez David, un noyau dur de quatre employés collabore avec une quinzaine de contractuels pour imprimer une vingtaine de livres par année. Quant au Vermillon, la maison autrefois bien portante ne publie presque plus, sa fondatrice ayant ralenti ses activités en raison de son âge avancé.

« C’est difficile de comparer les maisons. Il y a des histoires, des réalités et des choix stratégiques qui ont été faits et qui font qu’on a du succès ou non. »

Quart de siècle

En 2018, les Éditions David ont atteint l’âge de 25 ans. Dernière née à Ottawa, la maison comptait fin 2018 375 publications et 56 prix.

En 1993, voulant envoyer sous presse sa thèse de doctorat, Yvon Malette fondait l’entreprise presque sur un coup de tête. Initialement consacrée aux publications universitaires, ses horizons se sont élargis à tous les genres — fictions adulte et jeunesse, non-fiction, poésie. Elle chapeaute aussi la seule collection franco-canadienne de haïkus. « C’est arrivé un peu par accident, sourit son directeur général. C’est un réseau de niche, plus encore que la poésie. Et ça déborde du Canada puisqu’on exporte un peu en Europe. »

Le 23 avril à Ottawa

Le mardi 23 avril sera la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur. Pour l’occasion, l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français (AAOF) invite les bibliophiles à célébrer à La Nouvelle-Scène. Des lectures de livres primés sont au programme d’un 5 à 7 animé par le directeur général de l’AAOF, Yves Turbide.