Frédérick et Jasmin Lavoie procéderont au lancement du livre Frères amis, frères ennemis, le 12 septembre, au Bar à Pitons de Chicoutimi. Cet ouvrage renferme leur correspondance étalée sur un an, alors que le premier était basé en Inde et l’autre au Pakistan.

Deux pays, deux frères et un livre

Deux pays qui, jadis, faisaient partie du même empire colonial. Deux frères élevés au Saguenay par des parents aimants et qui, devenus adultes, pratiquent le journalisme international. Les hasards de la vie les ont amenés l’un au Pakistan, l’autre en Inde, d’où l’idée de baliser cette expérience au moyen d’une correspondance présentée dans le livre Frères amis, frères ennemis, publié chez Somme Toute.

L’aîné, Frédérick Lavoie, est celui qui se trouvait en Inde pendant que Jasmin, qui faisait ses premières armes sur le terrain, avait reçu le mandat de couvrir le Pakistan pour France 24. Basé à Islamabad, c’est lui qui courait le plus de risques en ces temps troublés où les coups peuvent venir autant des terroristes que de l’armée et de ses complices semi-officiels. Son frère, lui, menait un projet de recherche au Bangladesh tout en vivant aux côtés de sa conjointe originaire de Bombay.

« L’idée de cette correspondance m’est venue quand Jasmin a su qu’il irait au Pakistan. Ce pays et l’Inde sont des frères ennemis depuis la partition de l’Inde de 1947 (quand la Grande-Bretagne a mis fin au régime colonial en séparant arbitrairement le territoire), alors que nous sommes des frères qui s’entendent bien. De cette manière, nous pourrions laisser une trace de notre passage », a raconté Frédérick au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

« Écrire un livre, ce n’est pas une chose que je pensais faire. C’est pourquoi je n’avais pas d’attentes de ce côté. Par contre, le fait de produire des lettres destinées à Frédérick m’a donné un point d’ancrage correspondant aux étapes de mon voyage. Elles décrivent bien les émotions que j’ai pu ressentir », a mentionné Jasmin, qui estime que le fruit de leurs échanges peut rejoindre quiconque affiche un intérêt pour l’ailleurs, pas juste les spécialistes des relations internationales.

Un pays dysfonctionnel

Pour que la correspondance soit authentique, les frères ont pris soin d’écrire sur des questions qui n’avaient pas été évoquées de vive voix, ni dans un courriel. C’est ainsi que pour chacun d’eux, l’arrivée d’une lettre constituait un événement. « Il y a des choses qu’on se cachait dans les conversations pour préserver le caractère solennel de nos échanges. Nous ne voulions pas que ça sonne faux », explique Frédérick.

On le voit ainsi camper le rôle du grand frère protecteur, mais discrètement, comme pendant la semaine où le cadet a travaillé en Afghanistan. Étant l’un des rares correspondants présents à Kaboul, la capitale, il a couvert une série d’attentats, travaillant tous les jours de 7 h à 3 h du matin. « Je savais que Frédérick était inquiet. C’était intense, mais je ne me suis jamais senti autant en vie. Je n’ai pas eu le temps d’avoir peur, même si j’ai pris des risques inutiles », raconte Jasmin.

Ce qui ressort également, c’est le contraste entre la situation au Pakistan et le courage des rares individus qui essaient de changer les choses pour le mieux. L’un d’eux, Taha, craint d’être kidnappé par des amis du régime, simplement pour avoir pratiqué son métier. Pendant ce temps, les femmes sont victimisées par des leaders religieux ultraconservateurs, et les inégalités sociales se creusent. « Le Pakistan est un pays dysfonctionnel, un pays où les jeunes ne vont pas à l’école », mentionne le Saguenéen.

Ça va tellement mal qu’on apprend que le Bangladesh, qui s’en est séparé en 1971, possède maintenant une économie plus florissante. « Je trouvais intéressant de comparer deux pays qui, partis du même point, ont connu une évolution différente. Au Bangladesh, par exemple, ils ont mieux contrôlé les naissances », donne en exemple Frédérick, qui y voit l’une des clés de sa relative prospérité.

Fascination mutuelle

Plusieurs des lettres évoquent les relations difficiles entre l’Inde et le Pakistan, les frères ennemis mentionnés dans le titre. Elles ont donné lieu à des guerres, ainsi qu’à des manifestations absurdes d’affirmation nationale, comme au poste-frontière pakistanais où Jasmin s’est pointé afin d’aller en Inde. De contrôle en contrôle, il a franchi la moitié du parcours avant d’être soumis à l’attention tatillonne des vis-à-vis indiens.

« L’idée de fraternité s’est bien passée pour nous, mais pas pour eux. Au plan culturel, le nord de l’Inde ressemble davantage au Pakistan qu’au sud de l’Inde. C’est pourquoi il y a une fascination réelle des deux côtés, une fascination qui tourne cependant à la haine parce que les deux pays se disputent le Cachemire et que le spectre de la guerre fait l’affaire des politiciens », énonce Frédérick.

La relation avec son frère est beaucoup plus harmonieuse. Ils sont heureux de pratiquer le même métier, bien que différemment, et chérissent maints souvenirs associés à leur famille, ainsi qu’à leur cher Café Cambio, leur point de chute à Chicoutimi. Ils ont couché leurs pensées en toute candeur, même s’il était possible que des étrangers – les lecteurs – jettent un oeil par-dessus leur épaule.

« Nous avons gardé un ton personnel et parlé de choses de nature privée, comme le burnout qu’a fait mon père. Ces lettres nous ont rapprochés et j’ai découvert une profondeur dans l’écriture de Jasmin, qui ne vient pas du monde littéraire. Il a très bien véhiculé ses sentiments et j’ai été content de mener ce projet avec lui », souligne Frédérick.

Jasmin, lui, note que cet exercice lui a permis de traiter de différents sujets, dont la situation des femmes au Pakistan, en le faisant de manière plus structurée que dans l’exercice normal de ses fonctions. « Dans ce pays, il y a autre chose que le conflit avec l’Inde et le terrorisme », estime le coauteur de Frères amis, frères ennemis, qui se joindra à son frère le 12 septembre à 18 h, afin de participer au lancement régional du livre au Bar à Pitons de Chicoutimi.

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DES PROJETS D'ÉCRITURE ET DE COUVERTURE

La sortie du livre Frères amis, frères ennemis amène Frédérick et Jasmin Lavoie à passer du temps de qualité au Québec. Ils prononcent des conférences ensemble et effectueront quelques sorties dans des salons du livre, notamment celui du Saguenay–Lac-Saint-Jean tenu à la fin de septembre, à Jonquière. Ensuite, chacun reprendra le fil de ses activités, qui sont bien différentes.

S’agissant de Frédérick, c’est un travail d’écriture qui l’attend, celui de son prochain livre qui aura pour titre Dompter les eaux. Il sera publié à La Peuplade en 2019 et montrera de quelle manière l’eau occupe une place centrale au Bangladesh. « J’ai obtenu une subvention du Conseil des arts du Canada et je dois trouver le temps de compléter la rédaction du texte à travers mes autres activités », fait-il observer.

Quant à Jasmin, il continuera d’assumer le rôle de correspondant au Québec, tant pour le New York Times que pour France 24. Il s’agit toutefois d’un intermède, à l’en croire. Plus tôt que tard, en effet, l’appel du large deviendra irrésistible. Le Saguenéen rêve de découvrir une autre région du globe en effectuant des reportages semblables à ceux qui ont été réalisés au Pakistan et en Afghanistan.

« Mon objectif consiste à accumuler des expériences de vie en sortant de ma zone de confort. Je veux évoluer dans mon métier et mon désir consiste à aller dans une zone de conflit. Je suis jeune, ce qui constitue un avantage, et j’ai maintenant les outils pour travailler dans ces conditions », affirme le reporter. Il voit cette nouvelle mission comme un projet circonscrit dans le temps, de préférence à un engagement d’une durée indéfinie.

Malgré la sortie de son premier ouvrage, fruit de sa correspondance avec Frédérick, le Saguenéen ne prévoit pas répéter cet exercice à brève échéance. Du moins, il ne s’agit pas d’une priorité à ses yeux. « Si je ne le sens pas dans mes tripes, il n’y aura pas de livre à la fin du projet, énonce-t-il. Par contre, je sais que je peux mener une démarche d’écriture. J’ai maintenant confiance dans mes capacités. »