Des suggestions sous le sapin

L’éditeur de BD français Glénat propose – grâce à sa branche Glénat Québec – trois titres historiques portant précisément sur la colonisation de la Nouvelle-France.

JACQUES CARTIER : À LA POURSUITE D'HOCHELAGA, PAR DENIS-PIERRE FILIPPI ET PATRICK BOUTIN-GAGNÉ ***1/2

La collection « Explora » (qui propose des récits biographiques sur Magellan, Marco Polo, Darwin et une poignée d’autres explorateurs) s’enrichit d’un premier « one-shot » « québécois » en s’intéressant à la figure de « Jacques Cartier », et notamment à ses deuxième et troisième voyages, en 1535 et 1541. Il s’agit moins d’un récit d’« aventures » traditionnel que des ruses diplomatiques dont fera preuve Cartier durant ses pérégrinations en terre autochtone. L’explorateur cherche un passage vers le Saguenay, dont on lui a fait miroiter les richesses éblouissantes. La guerre ou la paix — ainsi que la survie de son équipage — se jouent sur le fil du rasoir, et Cartier, contrairement à plusieurs des personnalités nobiliaires censées diriger l’expédition, perçoit avec clairvoyance la réalité du rapport de forces qui se joue là.

Le « découvreur du Canada » est d’ailleurs dépeint comme un humaniste plein de bon sens, soucieux de faire profiter ses hommes (décimés par les rigueurs hivernales et le scorbut) des connaissances autochtones. Et ce, même s’il n’a pas aucun problème à profiter des rivalités entre les chefs Donnaconna et de Stadaconé. La BD se conclut sur un « dossier historique » de sept pages où l’historien Christian Clot, de la Société des explorateurs, offre une analyse intéressante, richement documentée d’images archives.

VILLE-MARIE ET OSHEAGA, PAR TZARA MAUD, FRANÇOIS LAPIERRE ET JEAN-PAUL EID ***

Le diptyque 1642, se décline en deux volumes interdépendants, Ville-Marie et Osheaga, qui, s’ils s’intéressent tous deux aux balbutiements de Montréal, le font à partir de deux perspectives différentes. Les personnages sont les mêmes (les dessinateurs diffèrent), mais le récit d’Osheaga adopte un point de vue algonquin, tandis que Ville-Marie (colonie construite là où se dressait autrefois le village iroquois d’Osheaga) épouse le regard des colons français sur la création de cette ville au final « bâtie sur l’échange entre les cultures occidentales et amérindiennes ».

Les deux titres sont coscénarisés par la photojournaliste Tzara Maud et le coloriste de Magasin Général, François Lapierre. Ce dernier illustre Osheaga (replongeant ainsi le lecteur dans l’ambiance de sa sympathique série amérindienne Sagah-Nah), alors que Jean-Paul Eid (Memoria ; Jérôme Bigras ; La femme aux cartes postales) apporte sa signature graphique à Ville-Marie. 

Le récit se penche sur les amitiés entre le Français Gauthier, l’Algonquin Askou et le Huron Tekola... qui se mueront en rapports belliqueux, à mesure que se précisent les conflits, ambitions et trahisons de leurs peuples respectifs. Si le récit d’aventures est somme toute assez classique, le cadre historique et géographique le rend plus intéressant. Et le jeu des multiples perspectives lui assure sa pertinence. Pas de dossier historique en fin de volume ici, mais on y trouve tout de même une page dressant un aperçu des événements réels, quoique parfois « un peu triturés » pour rendre la fiction plus efficace, ainsi qu’un glossaire rappelant qui furent certains des personnages rencontrés au fil de la lecture. À offrir en triptyque aux jeunes amateurs d’Histoire...

L'ISLAM EXPLIQUÉ EN IMAGES, PAR TAHAR BEN JELLOUN ****

L’auteur franco-marocain Tahar Ben Jelloun met sa plume délicieuse, sa pensée poétique et son œil d’esthète au service de sa foi musulmane. Pour l’expliquer, sur un ton simple, chaleureux, rassurant et pacifique. Le texte est conçu comme un dialogue sensible entre un père et son fils. La première version de ce livre écrit en réaction aux attentats du onze septembre a été publiée en 2002 ; une seconde version a vu le jour en 2012 sous le titre L’islam expliqué aux enfants (et à leurs parents). Mais cette brève leçon d’« histoire cultuelle » (plus que de théologie) s’appuie cette fois sur des images. L’iconographie est magnifique. Photos d’arabesques sculptées, scènes de rites religieux, portraits d’émirs et de mystiques succèdent à des reproductions d’estampes anciennes, de tableaux orientalistes et même d’une peinture de Paul Klee (inspirée de l’architecture orientale).

L’auteur s’applique à montrer comment les valeurs et les principes de l’Islam ont été « détournés » au profit d’un fanatisme idéologique qu’il n’a pas peur de décrier, ce fanatisme témoignant d’une profonde « ignorance » de la religion musulmane. S’il explique l’origine du mot « Coran » ou rappelle l’importance et la signification des préceptes fondamentaux (le pèlerinage, l’aumône, le jeûne, etc.), il n’oublie par de réveiller le souffle des Soufis, ces poètes de la foi religieuse, ni « l’Âge d’or » culturel et scientifique du monde arabe. Ni de proposer une réponse aux « questions qui tuent », telles que « qu’est-ce que le djihad ? » et « est-ce que l’Islam est une religion tolérante ? »

« Pour te raconter cette époque magnifique [l’Âge d’or], et avant d’en arriver à la situation actuelle [...] je te demanderai d’imaginer un rêve [...] où les enfants sont heureux d’aller à l’école parce qu’ils ne font pas qu’apprendre par cœur des versets du Coran, mais sont vite initiés aux langues étrangères, à la musique, et même à la science », écrit-il en ouverture du « 5e jour » (son 5e chapitre). On a envie de rêver avec lui... en se disant que partager ce rêve pacifique, c’est peut-être aider à le construire...

VOYAGES AVEC RIMBAUD, KIPLING ET BAFFO, PAR HUGO PRATT ***

Ses lecteurs ne peuvent l’ignorer, la littérature a toujours occupé une place prépondérante dans la vie d’Hugo Pratt, l’érudit papa de « Corto Maltese ». Au moment de sa mort, sa bibliothèque rassemblait plus de vingt mille bouquins, qui avaient envahi toutes les pièces et couloirs de sa maison. Il s’est même amusé à illustrer lui-même de nombreux textes signés par ses auteurs de prédilection.

Parmi ceux-ci figurent, sans surprise non plus, Arthur Rimbaud et Rudyard Kipling. Pratt a donc posé de fort belles aquarelles sur les Lettres d’Afrique du jeune Français et les poèmes très militaires du vieil Indien qui, sans que Pratt puisse s’expliquer pourquoi, le touchaient bien davantage que d’autres. On ne se l’explique pas non plus. Malgré leur exotisme, les textes et poèmes ne nous ont pas particulièrement émus. Faute de culture martiale ? La préface de Dominique Petitfaux postule que le « choix inattendu » des textes « révèle l’attirance » de Pratt « pour des écrivains dont les destins font écho au sien ». Soit.

Ce coffret réunit, réédité dans une édition de prestige, ces deux volumes, et un troisième, quant à lui consacré aux Sonnets érotiques de son compatriote Giorgio Baffo. Les poèmes — tant ceux de Kipling que ceux de Baffo — sont publiés d’abord dans leur langue originale, puis dans une traduction française, placée en vis-à-vis, ce que les collectionneurs et puristes (à qui ce coffret est clairement destiné) trouveront bien pratique. Les aquarelles de Pratt sont, comme toujours, magnifiques, et le regard se laisse emporter par les traits et les flots de son pinceau. Les textes, eux, ont pris des rides. Et l’appel du large (vers l’Éthiopie, l’Inde et la Venise du 18e siècle) qu’on espérait de ces textes exotiques nous a finalement laissé au quai de gare, malgré la fine qualité de l’ouvrage.