Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

CN2i
La Coopérative nationale de l'information indépendante
Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine: les livres qui évoquent les livres.

Les combustibles (1994)
Amélie Nothomb

Quelle est la valeur d’un livre? Quelle importance convient-il de lui accorder, dès lors que la vie est menacée? Telle est la question explorée par Amélie Nothomb dans Les Combustibles. Cette pièce avait fait grande impression au Québec, il y a une vingtaine d’années. 

On pouvait s’imaginer à la place des protagonistes, dans une pièce dominée par une immense bibliothèque. Dehors, la guerre sévit pour un deuxième hiver. Il fait froid partout, même entre quatre murs, et l’ennemi est tout proche, comme le suggère le bruit des canons.

Le maître des lieux est professeur de littérature à l’université. Son assistant, un ancien élève nommé Daniel, l’y a rejoint. Le trio sera bientôt complété par Marina, une étudiante engagée dans une relation avec Daniel. Son appartement a été détruit. Elle gèle, mais apprend que la dernière bûche achève de se consumer. Que faire, alors? Elle propose de glisser des bouquins dans le poêle en fonte. L’idée fait horreur aux deux autres, puis la réalité impose sa loi.

Il faut sacrifier des pages, ce qui crée du mauvais sang, puisque les goûts diffèrent. Des noms d’auteurs — tous inventés — sont agités tels des drapeaux. Ce qui crée le plus de frictions, cependant, c’est l’attitude du professeur. Les écrivains que ses élèves étaient obligés de lire, il ne les aimait pas, tandis que son préféré est un type qu’il a ridiculisé.

Ce que Les Combustibles évoque aussi, en filigrane, c’est le sort de tant d’assiégés, jadis à Sarajevo, aujourd’hui en Syrie. La peur constante. La claustrophobie. Le sentiment que ce supplice abrutissant ne finira jamais. Eux, par contre, n’ont pas le loisir de sacrifier des éditions de luxe pour repousser l’échéance. C’est leur âme qui brûle à petit feu. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>Les combustibles, </em>Amélie Nothomb

Fahrenheit 451 (1953)
Ray Bradbury

Bradbury a écrit un petit bijou de roman dystopique bien avant que ce soit à la mode. Dans ce futur rapproché, on brûle les livres — le titre fait référence à la température où les bouquins s’embrasent spontanément. Le récit est centré sur Guy Montag, un «pompier» qui devient de plus en plus désillusionné d’exercer la censure et de détruire la connaissance en jetant les œuvres au feu.

Fahrenheit 451 est clairement inspiré des autodafés dans l’histoire, de l’Inquisition jusqu’à ceux d’Hitler en 1933, ainsi que l’apocalypse atomique d’Hiroshima et Nagasaki. On y retrouve aussi l’influence de 1984 de George Orwell.

Dans cette société totalitaire, le pouvoir cherche évidemment à limiter l’acquisition du savoir et le libre arbitre en détruisant les livres. Tout en abrutissant les masses en leur vendant le paradis artificiel de la surconsommation. La fiction de l’époque s’est peu à peu transformée en réalité...

Mais plus encore, l’auteur américain cherche à dépeindre une émergence de la culture de masse où la plupart des gens délaissent la littérature pour le sport ou la télévision à outrance. Avec nos téléréalités actuelles, nul doute que Bradbury doit se retourner dans sa tombe!

Le romancier a été clairvoyant avec ce livre, couronné de nombreux prix, qui se dévore d’un bout à l’autre, dont je ne saurais trop vous recommander la lecture (même si Truffaut en a réalisé une superbe adaptation, d’ailleurs). D’autant que malgré sa vision pessimiste à propos de l’avenir, Bradbury avait tout de même laissé de la place à l’espoir, celui que nos sociétés renaissent de leurs cendres sur la base d’une approche plus centrée sur l’humain et le respect de la nature. Pourquoi pas? Éric Moreault, Le Soleil

<em>Fahrenheit 451, </em>Ray Bradbury

L’ombre du vent (2001)
Carlos Ruiz Zafón 

Barcelone, 1945. Dans le dédale de son barrio gótico (quartier gothique) se cache le Cimetière des livres oubliés. Dans cette vieille échoppe poussiéreuse où s’ensommeillent des milliers d’ouvrages, un gamin reçoit de son père une consigne ancrée dans un lointain rituel familial: il doit rescaper un bouquin de son agonie silencieuse. L’enfant va choisir L’ombre du vent. Le livre changera à jamais le cours de son destin.

Complexe écheveau d’histoires imbriquées les unes dans les autres, le roman de Ruiz Zafón mêle les récits des nombreux personnages que croisera Daniel — l’enfant, que l’on suit jusqu’à l’âge adulte — dans sa quête pour retrouver l’auteur de L’ombre : le très énigmatique Julian Carax... dont l’œuvre semble être la cible d’un autodafé.

Roman d’aventures au suspense tendu, fresque historique aux rebondissements presque picaresques, récit initiatique et conte fantastique angoissant... L’ombre du vent est un peu tout cela à la fois. Les fils de la littérature et la vie des personnages s’y s’enchevêtrent avec délice. 

Zafon signe aussi une lettre d’amour à la capitale catalane, ville-personnage dont on ressent toute l’âme, au détour des rues, quartiers et résidents croisés là. Dont on pénètre les secrets, aussi, alors qu’on sinue de ruelles gothiques en cimetières ensoleillés. Car cette Barcelone — elle aussi marquée par une ombre, celle de la guerre civile espagnole — recèle en ses entrailles quelques mystères à percer. Et même de vieux secrets de famille. Qu’il faudra découvrir, comprendre, et peut-être pardonner. Yves Bergeras, Le Droit

<em>L’ombre du vent</em>, Carlos Ruiz Zafón

La petite marchande de prose (1990)
Daniel Pennac

Le clan Malaussène a vécu dans plusieurs romans signés Daniel Pennac. Et c’est heureux parce que l’écrivain français a su camper avec verve, images et intrigues délicieuses une attachante ribambelle de personnages. La petite marchande de prose est le troisième bouquin de la série, plantée dans un toujours très coloré Belleville. Le récit nous entraîne cette fois dans le ventre d’une maison d’édition menée de main de fer par la reine Zabo. 

Celle-ci propose à Benjamin Malaussène, bouc émissaire de profession et pilier d’une imposante fratrie, de jouer les façades. De devenir la voix et le visage de J.L.B., romancier mystère qui enchaîne les best-sellers en restant dans l’ombre. Le canular littéraire ne fait pas si long feu, Ben Malaussène a après tout un sacré karma!

Alors évidemment que tout ça tourne au désastre. Le récit emprunte vite les codes du genre policier, avec fusils, enquêtes, petites crapules et vils complots. Tout ça raconté à la sauce Pennac, avec de l’étincelle dans le propos, un implacable sens de la réplique et de la formule, de l’invraisemblable joliment rafraîchissant. 

L’aura littéraire qui nimbe cette énième aventure de la colorée tribu n’est pas anodine. Parce que Pennac, on le sait, a le bouquin tatoué sur le cœur. Il a notamment signé un précieux essai sur l’amour des livres et de la lecture (Comme un roman, que je vous recommande chaudement et qui a d’ailleurs été réédité par la maison d’édition sherbrookoise D’eux). Ses livres sont habités par cette passion pour les mots, ce fabuleux plaisir de raconter. Et ils nourrissent l’appétit de lire, encore et encore. Karine Tremblay, La Tribune

<em>La petite marchande de prose, </em>Daniel Pennac