Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

CN2i
La Coopérative nationale de l'information indépendante
Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine: l’amitié.

Les cerfs-volants de Kaboul (2003)
Khaled Hosseini

Le décor : Kaboul, dans les années 70. Kaboul et ses parfums épicés, enivrants. Son ciel bariolé de couleurs — celles des cerfs-volants du titre, qui colonisent les hauteurs de la ville l’été, durant les vacances scolaires. Le Kaboul fantasmatique des souvenirs d’enfance.

Mais aussi Kaboul et ses tirs nocturnes. Ses explosions. L’ombre du régime taliban.

Kaboul, sa poussière et ses inégalités sociales... que le roman de Hosseini transcende à travers ses deux protagonistes, Amir et Hassan. Sensiblement du même âge, les deux gamins ont grandi dans la même maisonnée, partagé les mêmes jeux, les mêmes fous rires et les mêmes secrets. 

Ils ne sont pourtant pas frères de sang, mais «frères de lait» : Amir est le fils du chef de famille, un riche homme d’affaires; Hassan est son «serviteur». Malgré leur différence de rang social, leur complicité est à toute épreuve, rappelle Amir, qui, une fois adulte, partage ses souvenirs.

Portrait bouleversant d’une amitié profonde que le destin compliquera, Les cerfs-volants de Kaboul porte aussi les marques des grandes tragédies classiques. Tirant sur les fils de la faiblesse humaine — la bassesse et la bêtise des uns, l’orgueil, la jalousie et la lâcheté des autres — l’implacable premier roman de Khaled Hosseini, Américain francophone d’origine afghane, invite à réfléchir sur le sentiment de honte et de culpabilité. Et, comme chez Wajdi Mouawad, sur la notion de pardon et de rédemption. Yves Bergeras, Le Droit

<em>Les cerfs-volants de Kaboul, </em>Khaled Hosseini

Des souris et des hommes (1937)
John Steinbeck

Des souris et des hommes, le roman le plus célèbre de Steinbeck avec Les raisins de la colère, évoque une amitié particulière, hors-norme. Celle de deux hommes dissemblables et contrastés, mais unis dans leur volonté de s’arracher à la misère. La trajectoire qu’ils empruntent ne peut que connaître un dénouement tragique, mais il est sublimé par l’ultime sacrifice de George Milton envers Lennie Small.

Comme Les raisins de la colère, le récit du Prix Nobel de littérature se déroule pendant la Grande Dépression alors que des centaines de milliers d’hommes et de femmes se retrouvent à la rue. Le duo erre sur les routes de la Californie à la recherche d’un travail de saisonnier. 

George, petit et intelligent malgré son manque d’éducation, agit comme protecteur envers Lennie, un colosse à l’intelligence limitée. Il rêve d’une ferme que les deux hommes pourraient exploiter, s’extrayant ainsi de la misère. Le fantasme revient comme un leitmotiv tout au long des pages.

Mais la passion de Lennie pour les petits animaux, qu’il aime caresser, va entraîner les compères dans une chute abrupte lorsque celui-ci va commettre un impair envers une femme.

L’oppression et l’abus sont également au cœur de l’œuvre, tout comme la solitude (surtout celle des personnages qui entourent George et Lennie). 

Auteur austère et de son temps, Steinbeck a plus tard subi certaines attaques en raison de la vulgarité et du racisme de certains passages. Ce que ne change en rien la puissance du texte et les thèmes qui y sont abordés. En témoignent les nombreuses adaptations au cinéma et au théâtre qui perdurent. Le propos est intemporel. Éric Moreault, Le Soleil

<em>Des souris et des hommes, </em>John Steinbeck

Franny et Zooey (1961) 
J.D. Salinger

L’amitié épouse différentes formes, a démontré J.D. Salinger dans Franny et Zooey. Publié en 1961, ce roman est constitué de deux chapitres offerts séparément dans les années 1950. Ses protagonistes sont frère et sœur, les cadets de la famille Glass, sur laquelle l’écrivain a tant écrit, notamment après avoir sorti son dernier ouvrage en 1964, qu’elle s’est substituée à la sienne propre. C’est dire à quel point le sujet lui tenait à cœur.

Franny, âgée de 20 ans, a tout pour elle. Intelligence. Beauté. Études dans une grande école. Petit ami dans le style de l’époque. Elle vient de le rejoindre, à l’aube d’une fin de semaine festive, quand sa tête, son corps, se dérèglent. On pense à une indisposition, mais rendue chez ses parents, la voici en pleine dépression.

Zooey, de cinq ans son aîné, est devenu comédien après avoir brillé dans un quizz radiophonique, un privilège qu’ont en partage la plupart des enfants Glass. Ce sont des surdoués, en effet, mais aussi des êtres complexes, peu disposés pour le bonheur. «Nous sommes des freaks», constate Zooey, qui carbure à l’opposition systématique. 

Néanmoins, le voici qui tente de ramener Franny dans le monde des vivants. Il le fait maladroitement, mais avec un bel entêtement. Sa sœur est d’autant plus irritée qu’il plante son petit ami et se moque de cette habitude qu’elle a de prononcer une prière écrite par un paysan russe.

Sans condamner cet ouvrage, Zooey estime que Franny ne peut en tirer profit, sa vision de Dieu étant, à ses yeux, défaillante. Comme ce fut le cas dans la vie de Salinger, la religion se trouve au cœur du roman, mais le vrai sujet demeure le mal de vivre. Au fil des dialogues, on jette un œil différent sur le duo.

Ce que Zooey tente d’accomplir pour sa sœur, il ne le ferait pour personne d’autre. Quant à Franny, elle beau se montrer agacée, on comprend que seul son frère peut la tirer de cette mauvaise passe. Aux liens du sang se superposent ainsi les liens tissés par une amitié certes rugueuse, dénuée de toute sentimentalité, mais bien réelle et potentiellement salvatrice. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>Franny et Zooey, </em>J.D. Salinger

L’amie prodigieuse (2014)
Elena Ferrante

La saga imaginée par l’Italienne Elena Ferrante prend assise sur l’amitié entre deux fillettes natives de Naples. Elle nous entraîne au cœur des années 1950, dans un quartier pauvre au quotidien trouble. Petits tourments d’enfance, milieu sclérosé, histoires d’école et premières amours déchirées lient la narratrice, Lena, et son inénarrable amie Lila. Les deux gamines traversent ensemble leur jeunesse au cœur d’une faune humaine aussi colorée qu’inquiétante. Elles finissent par prendre chacune un chemin différent. 

Lila a du front, du talent à la pelle, des aptitudes pour aller loin. Mais faute de moyens, et parce que ses parents ne croient pas tant en la nécessité d’une meilleure éducation, elle reste dans la bourgade qui l’a vue naître, s’y établit, y prend définitivement racine. 

Lena, elle, quitte le nid et poursuit des études poussées qui lui permettent de s’affranchir du milieu qui l’a façonnée, d’embrasser un horizon autre. Entre retours en arrière et mouvements vers l’avant, la vie tout entière des deux amies se dessine sur plusieurs décennies. Leurs parcours s’entrecroisent, leur route se voisine, se sépare, se retrouve et se distend à nouveau. 

Défile au gré des chapitres tout ce que l’enfance dépose en soi, comme autant de fragments qui s’impriment, nous habitent des années durant et qui définissent une part du reste de la route. 

Mais la force de cette histoire traduite en plus de 40 langues réside sans conteste dans la plume fabuleuse de l’écrivaine, qui sait magnifiquement raconter les gens, les événements. Elle signe quatre tomes imagés qui, ensemble, composent une œuvre... prodigieuse! Karine Tremblay, La Tribune

<em>L’amie prodigieuse, </em>Elena Ferrante