Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.

Des classiques à lire et à relire

Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs.

> Les enfants terribles

Jean Cocteau

<em>Les enfants terribles</em>, de Jean Cocteau

Une chambre. Une simple chambre d’enfants. Lieu clos, un peu irréel, royaume de l’imaginaire en marge du monde extérieur, et métaphoriquement inaccessible aux adultes. Dans cette chambre, deux préados : Paul et Élisabeth, qui  vivent une relation intense et exclusive, à distance calculée d’un père alcoolique et violent, désabusé par la mort de sa femme. Un duo Livrés à lui même. Paul blessé, souffreteux, alité ; et sa sœur qui reste à son chevet pour panser ses plaies et jouer à l’infirmière.  

Cette chambre devient sanctuaire. L’affection réciproque vire au culte, à la fascination parfois malsaine, chaste, mais ravageuse, tandis que le couple bascule de l’adoration à l’entre-déchirement. L’amour et la tendresse, à la vie, à la mort...

Au « loin », Gérard et Agathe, les amoureux du couple frère-sœur. Mais Paul amoureux de son camarade de classe Dargelos, le beau cancre de l’école. Qui est responsable de son état, pour lui avoir lancé une pierre « enfirouapée » dans une balle de neige. 

Récit envoûtant où s’entremêlent légèreté et gravité, Les enfants terribles aurait été « rédigé en dix-sept jours, lors d’une cure de désintoxication »,  expliquera Cocteau dans un journal de bord intitulé Opium. Ce roman – auquel André Forcier faisait référence dans son film Embrasse-moi comme tu m’aimes est un conte fantastique sur la jeunesse fantasmatique, poétique et métaphysique. Sur « la comédie de l’enfance », comme on écrirait « comédie humaine ». Sur la fin de l’innocence. Il a été adapté au cinéma en 1950 par Cocteau en personne, dans une réalisation signée Jean-Pierre Melville.

Yves Bergeras, Le Droit

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> Huis Clos 

Jean-Paul Sartre

<em>Huis Clos</em>, par Jean-Paul Sartre

Si « Huis Clos » (1943) a marqué son époque en résumant à elle seule toute la pensée existentialiste  de Jean-Paul Sartre, la pièce de théâtre est aussi à l’origine de la formule « l’enfer, c’est les autres »... aujourd’hui souvent interprétée de façon erronée.

Cette pièce à trois personnages a pour cadre le seuil de l’Enfer. Mais le décor qui n’a rien de biblique : a priori, rien ne permet de distinguer cet Enfer d’un salon tout ce qu’il y a de plus normal. Nulles flammes. Nul bourreau. Aucun mobilier. Il n’y a donc absolument rien à faire, sinon « vivre »... c’est-à-dire « être ». Être, sans jamais aucune interruption possible. Les protagonistes ne se connaissent pas et tout semble les opposer. Leur seul point commun, c’est d’être trépassés. Le premier personnage, Garcin, valeureux journaliste, est mort fusillé pour ses idées pacifistes. Face à lui, deux femmes, Inès et Estelle : l’une, mondaine, emportée par la maladie ; l’autre, lesbienne, s’est suicidée. Leur rencontre va être l’occasion de se juger mutuellement au fil  des différences qu’ils se découvrent. 

Malgré les idées reçues, Sartre ne cherche nullement à pointer un doigt accusateur en direction de ces « autres ». L’auteur cherche simplement à évoquer que l’existence de chacun ne se perçoit finalement qu’à travers les yeux de l’altérité. Que la conscience que l’on a de nous-mêmes ne se dessine en définitive que grâce à ce regard tiers, qui nous permet de nous comprendre et de nous définir. Savoureux procès à huis clos, la pièce s’amuse à  jouer sur les apparences... forcément trompeuses.

Yves Bergeras, Le Droit

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La métamorphose

Franz Kafka

<em>La métamorphose</em>, par Franz Kafka

Cette fable de Frank Kafka, récit d’un homme qui se réveille un bon matin changé en immonde scarabée, peut être interprétée aujourd’hui comme une métaphore de la vie en confinement. Le personnage, Gregor Samsa, un voyageur de commerce, est non seulement prisonnier de son corps, un corps qu’il ne reconnaît plus, mais aussi d’une chambre qu’il ne peut quitter en raison de son état. Même son patron, joliment baptisé « fondé de pouvoir », inquiet de son retard au boulot, vient s’enquérir de la situation. La mise à l’écart de Samsa l’enferme dans une solitude irrémédiable. Son ancienne condition humaine n’est qu’un lointain souvenir. Toute évasion lui est désormais interdite. 

L’œuvre de Kafka rappelle, dans un autre registre, le film de science-fiction La mouche (The Fly), inspiré d’une nouvelle de George Langelaan, où un scientifique  était confiné à son laboratoire après sa mutation entomologique, mais la comparaison s’arrête là. La lecture de cette œuvre majeure de Kafka (avec Le procès), assez ardue faut-il le souligner, prend une nouvelle dimension, à la lumière de la vie au temps de la COVID-19. Le livre a donné lieu à de multiples interprétations, dont celle voulant que son auteur ait voulu peindre une caricature du capitalisme. La psychanalyse aime parler d’un changement du salut du protagoniste, permettant à son moi, si longtemps prisonnier, de pouvoir enfin se libérer. À chacun d’y voir ce qu’il veut. Chose certaine, si la transformation cauchemardesque du protagoniste n’est pas imputable à un quelconque virus, force est d’admettre que, plus d’un siècle plus tard, Kafka livre un troublant parallèle avec notre raison mise à mal et une réalité qui échappe à de plus en plus de monde.  

Normand Provencher, Le Soleil

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Shining, l’enfant lumière

Stephen King

<em>Shining, l'enfant lumière,</em> par Stephen King

C’est dans un hôtel du Colorado, loin de son cher État du Maine, que Stephen King a écrit en seulement quatre mois ce roman qui allait connaître la consécration avec son adaptation au grand écran par l’illustre Stanley Kubrick. Un sentiment d’isolement total règne en roi et maître dans cette œuvre où un homme agressif et alcoolique déniche un emploi de gardien de sécurité dans un immense hôtel fermé pour l’hiver. 

Sa femme et son jeune fils le suivent dans cette nouvelle vie. Or, son gamin, qui possède des dons de médium (le shining du titre), développe de terrifiantes prémonitions à l’égard de cet endroit maudit. Il voit des fantômes ici et là dans l’établissement. Ceux qui ont vu le film savent que la suite des choses n’augure rien de bon. Le père (joué par Jack Nicholson) sombrera dans la folie, au point de vouloir trucider sa famille. La scène où il défonce la porte de la salle de bain à coups de hache avant de lancer un sordide « Here’s Johnny ! » à son épouse, dans l’ouverture, en est une d’anthologie. 

Si King a aimé le film à titre de spectateur, il a en revanche déploré que Kubrick ait escamoté les thèmes de la désintégration de la famille et de l’alcoolisme. En outre, la finale du livre et du long métrage prennent des directions opposées : dans le premier cas, le protagoniste devenu fou meurt dans l’explosion d’une chaudière ; dans le second, de froid, à l’extérieur, dans un labyrinthe de haies de cèdres. Qu’importe, tant le roman que le film font la démonstration qu’un confinement extrême n’est pas nullement souhaitable pour les personnalités vacillantes, surtout en plein hiver, dans un hôtel perdu au fin fond de nulle part... 

Normand Provencher, Le Soleil