Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 
Voici des suggestions de lecture préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. 

Des classiques à lire et à relire

Il y a la lecture de ces livres qu’on repousse sans cesse, mais aussi les «j’aurais donc dû». C’est peut-être un bon moment pour se (re)plonger dans ces classiques. Voici des suggestions préparées par les journalistes des arts de vos quotidiens coopératifs. Cette semaine: l’identité québécoise.

La rage (1989)
Louis Hamelin

La rage est un roman de l’entre-deux référendums qui traduit, avec force et puissance, le sentiment d’aliénation d’une génération qui se sent sacrifiée, avec une grande liberté de ton. L’œuvre ressemble à un coup de tonnerre dans un ciel bleu, comme peu d’auteurs réussissent du premier coup. On peut évoquer Réjean Ducharme, cité par le narrateur : Laval des avalés. Louis Hamelin s’affirmait déjà comme l’une des plus grandes plumes du Québec — le livre couvert de dithyrambes obtient d’ailleurs le prix du Gouverneur général.

Par l’entremise de Malarmé, une des nombreuses allusions littéraires de La rage, Hamelin évoque le destin d’un Québécois dépossédé par le Canada. L’électron libre squatte les terres de Mirabel expropriées par Ottawa pour la construction de l’aéroport dans les années 1960.

L’alter ego de l’auteur a trouvé refuge dans un chalet abandonné avec comme compagnie les deux chiens du voisin, Bourgeois... Décrocheur lettré et désœuvré, il trompe son ennui en jouant à la machine à boules et au billard au Pulford Lodge. C’est là qu’il rencontre Johnny, tout aussi paumé que lui et souvent défoncé. Le No Future punk n’est pas loin…

Pendant neuf mois, Malarmé va décrire cette rage qui le ronge et se transforme en révolte et en violence. Le lecteur constate qu’Hamelin explore des thèmes qui deviendront récurrents dans les romans subséquents : l’Américanité, les grands espaces et l’amour de la nature.

Ce premier roman démontre sa maîtrise de la narration, qui va sans cesse s’affiner, le même regard aiguisé de la psyché humaine et le même esprit subtil dans le trait, que ce soit pour décrire ses personnages ou la nature sauvage dans laquelle ils évoluent.

Nous l’avons déjà écrit, mais répétons-le : la force de ce romancier brillant réside dans son souffle incomparable. Et dans sa plume agile, surtout son sens des dialogues aiguisé. Il devient presque impossible de poser le livre. Et la rage va gonfler dans les tripes du lecteur... Éric Moreault, Le Soleil

<em>La rage, </em>Louis Hamelin

Trente arpents (1938)
Ringuet

Trente arpents végète depuis trop longtemps dans l’angle mort de la littérature québécoise. On a célébré des œuvres moins riches, plus racoleuses, produites par des contemporains de Philippe Panneton, dit Ringuet. Il suffit pourtant de lire son roman, que personne ne s’est donné la peine d’adapter au petit ou au grand écran, pour y trouver un portrait nuancé de la société québécoise au temps de sa plus grande mutation.

En suivant le fil d’une vie, celle du cultivateur Euchariste Moisan, c’est en effet la modernité qui pointe le bout de son nez. Cet homme qui a grandi dans un rang où l’unique moyen de locomotion était le cheval, où on labourait les champs de la même manière que sous le Régime français, a vu apparaître l’automobile, l’électricité et toutes sortes de machines permettant d’accroître les rendements.

Les esprits aussi ont subi une mutation. Euchariste est encore un homme vigoureux lorsqu’un cousin des États vient faire son tour au volant d’un rutilant véhicule. Il a changé son nom pour accommoder ses nouveaux maîtres, mais ce que remarque Ephrem, le fils du paysan, c’est moins cette capitulation que les charmes de la non moins rutilante épouse de «Walter Rivers». Pour lui, dès lors, l’appel de l’ailleurs devient aussi irrésistible que le chant des sirènes.

On a également oublié à quel point la langue du pays est fidèlement représentée dans ce roman. On reconnaît la parlure des anciens, des grands-parents nés au tournant du 19e et du 20e siècle, l’accent de Charlevoix en moins. C’était pourtant 27 ans avant Les Belles-soeurs, puisque Trente arpents a été publié en 1938.

Et ce qu’on prend pour du fatalisme chez les personnages de Ringuet apparaît sous un jour différent, notamment leur rapport à la mort. Au lieu de se mettre la tête dans le sable ou de hurler à la lune, ils l’acceptent, la leur prochaine, autant que celle des membres de leur famille, avec une sagesse admirable. Juste pour cette leçon de vie, il vaut la peine d’ouvrir les pages de ce livre. Daniel Côté, Le Quotidien

<em>Trente arpents, </em>Ringuet

Contes du pays incertain (1962)
Jacques Ferron

Comment ne pas tomber instantanément amoureux de la plume de Jacques Ferron, à la lecture de ses contes — tour à tour émouvants ou hilarants, parfois politiques sur les bords et dans les ornières, mais toujours truculents? Une écriture vive, nerveuse. Une langue de l’oralité, bien pendue, mais soutenue. Une lecture absolument magique, même quand il n’est nulle part question de rebouteux ou de sorcellerie. 

Prolifique homme de lettres, mais aussi médecin reconnu pour son engagement social (il soignait gratuitement les déshérités), Ferron manie l’ironie comme pas deux. Surtout quand il se pique d’aborder la chape religieuse et la mainmise des curés sur ce Québec «d’avant» la modernité. 

«Éveilleur de conscience» facétieux et avant-gardiste — rappelons qu’il fut, en 1963, fondateur du Parti Rhinocéros du Canada — Ferron reçut en 1962 le Prix littéraire du Gouverneur général, pour ses Contes du pays incertain. 

Ces contes, qui firent sa réputation, se retrouvent désormais au côté d’autres (les Contes anglais et les Contes inédits, rédigés plus tard), réunis par la société d’édition BQ (Bibliothèque québécoise). Cette version intégrale (sobrement intitulée Contes) est préfacée par Victor Lévy-Beaulieu, qui partage son «éblouissement» face à l’étendue du «génie» littéraire. On partage son enthousiasme. Et tous ses superlatifs. 

Écrits à la fin des années 1950, ces Contes du pays incertain sont révélateurs de cette période historique charnière à laquelle la Belle Province amorce son entrée dans la modernité. (L’un de ses contes aurait même été refusé par l’imprimeur, à l’époque, lit-on). Ferron observe cette transition encore balbutiante vers la Révolution tranquille que ses historiettes contribueront sans doute à sculpter, en bousculant — «tranquillement», l’air de ne pas y toucher — l’ordre et la morale établis. Quiconque est sensible aux subtilités de Fred Pellerin ou de Gilles Tibo (Les grandes heures de la terre et du vent), incarnations modernes de la tradition orale d’ici, se délectera en visitant les vieilles contrées qu’auscultait le Dr Ferron. Yves Bergeras, Le Droit

<em>Contes du pays incertain, </em>Jacques Ferron

Les fous de Bassan (1981)
Anne Hébert

Été 1936, quelque part aux abords du fleuve, le village fictif de Griffin Creek est secoué par la disparition tragique des deux cousines Atkins. Leurs corps meurtris retrouvés sur la rive soulèvent mille questions et autant de soupçons. Qu’est-il arrivé à Nora et à Olivia? Qui a violemment fauché leur jeunesse? Le mystère plane sur le hameau côtier où réside une communauté trouble, marquée par les souffrances tues, les dérives assassines, les violences cachées. 

C’est à travers un récit choral que se mettent en place les pièces du casse-tête et que se raconte l’innommable. Le rythme du récit est pareil à la vague, parfois doux et coulant, parfois saccadé et emporté. De page en page, la mer est partout, figure obsédante qui nourrit l’histoire d’images fortes. On sent le vent du fleuve et le souffle du golfe, on entend même le cri des oiseaux à travers les chapitres emportés de ce roman singulier. Le suspense est sublimé par une narration plurielle, au fil de laquelle différents personnages révèlent le drame qui s’est joué sur la grève. Mais ce qui fait la force de cette histoire à plusieurs voix, c’est encore et toujours la plume poétique d’Anne Hébert. Avec habileté et précision, elle arrive à camper la nature environnante autant qu’elle sait mettre des mots sur les tourments qui habitent ses personnages. Figure phare de la littérature québécoise, l’auteure de Kamouraska et des Chambres de bois a d’ailleurs remporté le prestigieux prix Femina en 1982 pour ce roman atypique où se dévoilent peu à peu les non-dits, les secrets enfouis, les folies familiales, les travers humains... Karine Tremblay, La Tribune

<em>Les fous de Bassan, </em>Anne Hébert