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Des BD décortiquées [VIDEO]

Yves Bergeras
Yves Bergeras
Le Droit
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Le Droit vous propose la critique de quatre bandes dessinées québécoises sorties récemment.

Vinland

Ayant ouvert Vinland un peu à reculons – les récits sur les Vikings se sont multipliées, que ce soit à la télé, en saga romanesque (Ken Follet) ou en jeux vidéos (Assassin’s Creed), on finit par saturer... voire en avoir plein son casque – je me suis vite laissé amadouer par cette BD qui s’intéresse non pas aux raids sanglants des églises anglo-saxonnes, mais à l’exploration des côtes de Terre-Neuve vers l’an 1000, un demi-millénaire avant qu’un certain Christophe Colomb ne «découvre» le continent américain. 

Le scénariste Yves Martel – Montréalais jusqu’ici associé au cinéma documentaire; il signe son premier album de BD – débute d’ailleurs son récit par les fouilles archéologiques lancées à l’Anse-Aux-Meadows dans les années 60, signe qu’il n’est pas là pour badiner avec la Grande Histoire. L’impression sera confirmée par le fascicule historique de quatre pages qui clôt la BD, rappelant en quoi certains des personnages rencontrés au fil des pages sont des figures tout ce qu’il y a de plus historiques. C’est le cas de Bjarni Herjólfsson, premier Scandinave à avoir aperçu le Canada, alors appelé Vinland – terre du vin – et de Leif Erikson, qui poursuivra plus tard son aventure.

Aux dessins, Patrick Boutin-Gagné (la série La Bête du Lac), nom associé au cinéma d’animation et aux jeux vidéo, porte à Vinland le même soin dont il avait fait preuve dans l’album qu’il avait consacré à l’exploration de la Nouvelle-France par Jacques Cartier (Glénat).

Ensemble, ils offrent un récit dynamique qui distille habilement des détails sur les us et coutumes des Vikings, éclairant le lecteur sur leur langue ou leur traditions maritimes, sans que cette approche didactique ne pèse sur la lecture. 

Yves Martel et Patrick Boutin-Gagné
Glénat Québec, 56 pages
*** 1/2

Leonard Cohen sur un fil

Plutôt qu’en biographe pointilleux, c’est avec l’esprit rêveur des poètes, que le Québécois Philippe Girard a choisi de raconter en bulles et en dessins  la vie du Montréalais, dans Leonard Cohen sur un fil, titre clin d’oeil au célébre Bird On a Wire. Girard débute son récit en 2016: à la veille de sa mort, Cohen se casse la gueule de son lit, et finit sa nuit allongé sur le sol, seul. S’ensuivent, par flashbacks, des saynètes, réelles ou métaphoriques, qui entraînent le lecteur sans but ni chronologie apparents, au détour des trottoirs de Westmount, des couloirs de l’Université McGill, des ruelles grecques, des studios d’enregistrements et d’un sanctuaire bouddhiste. Il en ressort une impression d’errance – désagréable? Non, au contraire: adéquate pour ce Juif errant, voyageur en éternelle balade. Entre signes et présages, ces fragments finissent par dresser un portrait touchant du poète Montréalais, et une ode à ce spleen – cette «impression de vivre un automne perpétuel» – qui nourrira toute son œuvre d’angoisses aussi élégantes que placides.

Girard en profite pour chatouiller du crayon les talons d’Achille de ce Cohen au regard de chien battu: son état semi-dépressif permanent, ses idées suicidaires, les pilules et l’alcool – qui peut-être magnifient la tristesse de ses chansons... sans oublier les femmes, au contact desquelles le grand timide (avouée ou affecté?) se change en séducteur.

Au passage, le lecteur croisera moult visages connus de la colonie artistique – Joan Baez, Lou Reed, Phil Spector (cet «autre poison du show business»), Rufus Wainwright, et entendra parler de quelques personnages féminins secondaires, mais satellites d’importance, (Marianne, Suzanne), et des amis et agents qui l’ont floué, voire carrément arnaqué. 

Girard ne fouille rien, préférant rester dans l’évocation, au fil de tranches de vie bien racontées, où trouvent tout de même place quelques anecdotes croustillantes – Ah !? Cohen a tenu un  petit rôle dans la série Miami Vice !? Tien ?! Hallelujah avait voyagé par la France et le Velvet Underground avant même d’être découverte par Jeff Buckley. 

Leonard Cohen sur un fil se balade parmi les démons du passé. Un itinéraire un peu flou en apparence, mais rêveur, surtout. Et zen. Et réussi. 

Philippe Girard
Casterman, 120 pages
***

Radium Girls

Radium Girls retrace l’horrible histoire –  parfaitement authentique – d’une poignée de femmes qui, employées d’une manufacture américaine de montres, au tournant des années 1920, peignaient au radium les chiffres des cadrans. C’était cool, le glow in the dark, à cette époque où les propriétés du radium – récemment découvert par Marie Curie – étaient méconnues. Loin de se soucier des radiations, on croyait même heureux d’ajouter du radium dans certains produits cosmétiqes et autres potions médicamenteuses. 

Le radium étant cher, l’entreprise exige de ces femmes la plus grande parcimonie: elles doivent appliquer la méthode «lip, dip, paint», c’est-à-dire constamment affiner, du bout des lèvres, la pointe de leur pinceau. Ce faisant, ces Ghost Girls (ainsi surnommées car elles brillent, la nuit venue) ingurgitent à leur insu, lentement mais sûrement, un poison qui va les «dissoudre» de l’intérieur, les tuant à petit feu.

S’emparant de ce fait-divers, l’autrice et illustratrice Cy raconte avec légèreté l’amitié de ces femmes, puis leur coûteux délabrement physiologique, et enfin leur combat juridique – à l’heure où les lois du travail ne reconnaissent pas comme dangereuse la source de leur calvaire. Pour cela, elle n’utilise pas les pinceaux, mais seulement les crayons de couleur – du mauve et du «vert radium», essentiellement.

 Si Cy réussit très bien à planter le décor historique – l’émancipation de la femme à travers le travail et le droit de vote, ou les costumes de bain (qui s’écourtent) et le Charleston – elle ne fait qu’effleurer l’horreur, pourtant édifiante. 

Par pudeur sans doute – ou pour refléter la naïveté de ses jeunes et insouciants personnages? – elle fait l’impasse sur les détails médicaux les plus «gore» de leur condition, se contentant de soulever l’injustice dont elles sont victimes. L’ignominie les suivra jusque dans la tombe, puisque on imputera parfois leur mort à leurs mœurs légères, en les accusant d’avoir contracté la syphilis. 

L’auteure ayant occulté certains des aspects les plus édifiants de son sujet, la portée documentaire du récit perd un peu de son impact, à nos yeux. Reste que quiconque n’a jamais entendu parler de ces radium girls trouvera en ce récit un excellent point de départ pour découvrir ces femmes sacrifiées sur l’autel du progrès, dont le destin tragique n’est pas sans rappeler celui des Allumettières de l’usine E. B. Eddy, à Hull, quelques années plus tôt. 

Cy
Glénat, 136 pages
***

Comment ne rien faire

Guy Delisle propose une énième édition, à nouveau augmentée, de Comment ne rien faire, recueil colligeant de nombreux courts récits, planches et strips parus dans diverses revues au cours des dernières années.

Si certains de ces travaux, dans lesquels il continue de se mettre en scène, restent dans la lignée graphique de ses titres phares (Shenzen, Pyongyang; Chroniques de Jérusalem) et sa série Le guide du mauvais père, d’autres récits lui permettent d’ouvrir l’éventail de sa palette, et d’alterner entre les traits minimalistes et les crayonnés plus travaillés. 

Au fil des dessins en noir et blanc, on croit reconnaître des clins d’oeil à Manu Larcenet, Jake Raynal ou Didier Comès; mais qu’importe le style, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et Delisle, en mixologue averti, dose bien ses ingrédients, proposant des historiettes tantôt charmantes, tantôt absurdes (comme ce guide de l’oisiveté, qui donne à l’ouvrage son titre), parfois plus profondes ou même étranges, mais toujours souriantes. 

Cette sympathique compilation n’a d’autre prétention que de divertir ; elle donne surtout envie de se replonger dans ses ouvrages plus ambitieux.

Guy Delisle
La Pastèque, 152 page
***