Didier Conrad, dessinateur de l’album «Asterix et La Fille de Vercingetorix» (2019)

Bousculer le statu quo au village d'Astérix

Reprendre sur ses épaules une série aussi culte que l’est Astérix – 380 millions d’exemplaires vendus à travers le monde en 60 ans – c’est être confronté à un cadre assez serré. Pourtant, même si les codes et la charte graphique de l’univers imposé au fil du temps par Uderzo et Goscinny, un espace de liberté existe.

Ce constat, c’est le dessinateur Didier Conrad qui le pose en personne. Il vient de faire paraître La fille de Vercingétorix, 38e album des aventures d’Astérix, et quatrième opus qu’il signe – épaulé du scénariste Jean-Yves Ferri – depuis que les éditions Hachette leur ont confié les renes de la série, en 2013.

Le dessinateur était de passage à Montréal cette semaine pour en faire la promotion de cet album tiré à 5 milllions d’exemplaires.

Le duo d’auteurs a tenté d’apporter à cette nouvelle aventure le souffle de la jeunesse, à travers plusieurs personnages adolescents. Trois «fils et filles de», images même d’une génération qui remet en question de l’ordre établi.

D’abord, apparaît une nouvelle protagoniste, la revêche Adrénaline, qui comme l’évoque le titre, descend de Vercingétorix, grand chef des Arvernes... dont la rebellion contre l’empire romain constitua la clef de voûte de toute la série, rappelle Didier Conrad.

Conflit de générations

«L’idée de départ de Ferri était de relancer une aventure avec Vercingétorix. Ferri voulait réutiliser le personnage. Mais on a trouvé qu c’était risqué de commencer à traficoter l’origine du mythe. Après tout, la série n’existe que parce que Vercongétorix a perdu, c’est dangereux de changer ça...» Le scénariste s’est donc stratégiquement rabattu sur un personnage en filiation.

Le tandem en a profité pour imposer une nouvelle génération de villageois, en créant Selfix et Blinix, qui sont les fils respectifs du forgeron et du poissonnier.

Autant les deux commerçants passaient le plus clair de leur temps à «s’empoissoner» la vie, autant leurs rejetons sont de grands amis. Et, cerasae sur le gelatum, ces deux ados refusent de suivrent les traces de leurs parents. Preuve que l’univers d’Astérix, aussi immuable qu’il puisse paraître, peut encore être bousculé.

Ces gamins se chargeront de décoiffer les choses, sous la houlette d’un tandem qui joue de précaution, conscient qu’il y a un pas à ne pas franchir entre remettre en question le consensus et bouleverser l’ordre établi.

Les nouveaux protagonistes «sont doux, mais très violents avec leurs parents. Ces deux jeunes s’opposent aux [traditions familiales] de façon très catégorique».

Les lecteurs n’ont probablement pas fini de les voir sévir au village, laisse entendre Conrad. «On veut essayer de les faire revenir avec une certaine récurrence. Du moins, c’est l’intention» du tandem. Car l’arrivée de Selfix et Blinix permet de revoir l’équilibre de «la dynamique entre les papas, le forgeron et le poissionnier». Lesquells reviennent souvent, mais sans rien proposer d’autre que cet unique gag, «toujours le même», éculé, observe-t-il.

Adrénaline, fière adolescente, rebelle et fille de Vercingétorix.

Didier Conrad – qui avant Astérix avait donné vie à Kid Lucky, inspiré de l’univers de Morris (Lucky Luke), et Marsu Kids, extension du Marsupilami de Franquin, qui fut aussi la «première grande influence» de Conrad – ne voit pas les balises d’Astérix comme un carcan. Ni même comme un univers à dépoussiérer, d’ailleurs.

Gaulois fantasmés

«C’est pas vraiment un univers exact; il sagit de Gaulois rêvés [fantasmatiques], basés sur de vagues idées» et les représentations [floues] qu’on s’en faisait dans les années 60. » Et si la série a aussi bien fonctionné, malgré toutes ses inconsistances historiques, c’est précisément parce que ces Gaulois d’opérette «ont réussi à fixer l’imaginaire des gens», croit le dessinateur.

Un succès que sont venues renforcer toutes les «références contemporaines, tournées en dérision», qui se cachent au détour des pages. «À partir du moment où on respecte ce décalage, la série «ne vieillit pas», estime-t-il.

Stéréotypes, féminité et modernité

Reste qu’il était grand temps de mettre au premier plan un personnage féminin incarnant mieux le monde d’aujourd’hui.

Depuis Latraviata (2001), les personnages féminins forts étaient plutôt absents, et la dernière adolescente à avoir fouetté la série, Zaza, date du Cadeau de César, publié en 1974. Avec ses airs de Greta Thunberg – laquelle n’a jamais été une source d’inspiration, répètent ad nauseam les auteurs – la rouquine Adrénaline campe cette «modernité» avec un aplomb presque insolent.

À ce chapitre, Conrad prend spontanément la défense des créateurs d’Astérix: «le personnage d’Adrénaline, on n’aurait pas pu le présenter comme ça il y a 30 ans, [quand] les «stéréotypes étaient très différents», et les clichés sexuels plus particulièrement marqués, encore.

«C’était d’ailleurs un des problèmes de la série: tout ce qui était féminin correspondait à une réalité dépassée. La société a beaucoup changé depuis 1975 ou 76 (à la mort de Goscinny)

Paradoxalement, la série est devenue plus prude. «On y parle moins de sexualité qu’avant. Les blagues avec Agécanonix, le libidineux doyen du village, qu’uderzo dessinait régulièrement en train de reluquer les demoiselles, «on peut plus faire ça. Ça ne passerait plus, depuis [l’affaire Jeffrey] Epstein» et le mouvement #MeToo.

Les deux auteurs sont convaincus que «la seule façon de [dépoussiérer un peu] le village, c’est au niveau féminin. Et il faut de nouveaux personnages, [car] le village était un peu figé dans le temps depuis les années 70. [...] Bien sûr, on y va à doses homéopathiques, car dès qu’on change un peu les choses, ça se voit immédiatement».

Le principal souci, pour Ferri et Conrad, c’est de veiller à ce que les choses demeurent toujours «très générales». Chaque nouvelle aventure est traduite en une quinzaine de langues, au moins (il faut monter à 111 langues ou dialectes, pour l’intégralité de la série). Or, les références ne s’exportent pas toujours aisément.

Chaque référence à l’actualité, chaque clin d’œil ou caricature à une personnalité publique, sont donc choisis de façon méticuleuse. «Il ne faut pas que la référence disparaisse dans 5 ans», ce qui peut facilement arriver, même à l’intérieur de l’Hexagone, si l’on abuse du procédé.

«Les caricatures ne fonctionnent que si tout le monde [peut les identifier]. On arrive vite au bout de cette liste de gens très reconnaissables. Moi, j’ai décidé de tracer la ligne à une seule caricature par BD.»

Succès commercial stable

«Avec un truc aussi gros qu’Astérix», le succès commercial demeure «le facteur décisif». C’est la série européenne la plus vendue sur la planète. D’ailleurs, «le milieu de l’édition dépend presque d’Astérix; il a besoin d’un album tous les deux ans, pour remonter» ses chiffres de vente, évoque Conrad. Les ventes étant restées stables depuis que Ferri et Conrad ont repris la série, le duo ressent «moins de pression».

Le directeur général des Éditions Albert René, Céleste Surugue, est là pour canaliser tout virage trop prononcé, surtout au plan du scénario. C’est avec lui qu’«on discute de ce quon peut faire ou pas faire. Mais il laisse Conrad plutôt «tranquille». Quant au dessin, Albert Uderzo, 92 ans, continue de veiller au grain.

«C’est pas une passation de pouvoir. Uderzo a toujours le contrôle. Il nous confie son univers, mais on reste chapeautés – ce qui est normal. [...] Il supervise tout et il veut tout savoir. [...] Et, en général, il doute [de la direction prise] jusqu’à ce que le bouquin soit fini.» 

«Sur le premier album [Astérix chez les Pictes], il m’a demandé de changer un personnage qui n’était pas dans son style graphique. Il m’a demandé de modifier la posture ou l’attitude de quelques personnages principaux qu’il n’aimait pas. Il m’a conseillé au niveau de l’encrage: en me disant de ne pas fermer mes traits. Il a entièrement raison: il faut des espaces, ça donne un dessin plus vivant...» Pour La fille de Vercingétorix, Conrad n’a en revanche pas eu à faire de retouches.

Plaisir d’enfant

«Le plaisir que j’ai sur cette série est beaucoup plus proche du plaisir du lecteur» que du travail graphique, reconnaît Didier Conrad, quant à lui papa de la série Les innommables, avec Yann.

«Pour Astérix, je me remets dans la peau de quand j’étais petit. C’est assez facile d’être dans cet état d’esprit. Ce qui est difficile, c’est de fabriquer un dessin en retrouvant l’étincelle à chaque fois, alors que ce n’est pas mon style. C’est plus qu’un simple jet : c’est un travail de construction, [qui] me demande plus d’étapes de travail. Au départ, je fais le découpage dans mon style graphique, comme je le ressens, et après je le retravaille sur le modèle d’Uderzo. Comme ça, il y a mon énergie. Mais c’est une étape supplémentaire. Il y a déperdition», explique-t-il. Le Français vit désormais au Texas. Il avait émigré à Los Ageles à l’invitation des Studios Dreamworks, qui souhaitaient s’inspirer de son travail graphique au moment de concevoir le film d’animation La route d’Eldorado, et chez qui il a fait du «développement visuel».

Guérison instantanée

Par un hasard du calendrier (julien, sans doute), l’actuel dessinateur d’Astérix, Didier Conrad, est né la même année que le personnage d’Astérix, en 1959... qui est aussi l’année de naissance de son acolyte sur la série, le scénariste Jean-Yves Ferri. Il a découvert Astérix à l’âge de huit ans, alors qu’il était malade. La lecture l’a aussitôt requinqué. «J’avais la rougole. Ça m’a remonté le moral, et j’ai très vite guéri, après. Le moral, c’est important!», rigole-t-il.

Le palmarès de Conrad

De tous les albums d’Astérix, les préférés de Didier Conrad sont Astérix et Cléopâtre et La zizanie. «J’aimais particulièrement le côté épique de l’aventure avec Clépoâtre. J’avais vu le film avec Liz Taylor (1963 aussi). Je trouve d’ailleurs que les décors du film ont un côté très BD. Le film et la BD ont vu le jour la même année, en 1963. «Le premier, je l’apprécie pour le dessin.» La zizanie (1970), il l’apprécie avant tou pour le récit. «Au niveau du scénario [signé Goscinny], c’est le plus abouti de la série.»

De façon générale, il a un faible pour les albums «les plus anciens, ceux que j’ai lus quand j’étais petit», constate DIdier Conrad, en citant Chez les Bretons, Le combat des chefs et Légionnaire.Outre les deux protagonistes gaulois, le personnage de la série que le dessinateur apprécie le plus est Cléopâtre. «Le poissonier, je l’aime moins, je ne sais pas trop pourquoi...» [YB]