Boucar Diouf entretient un lien particulier avec sa mère. «Ma mère, c’est un cas à part», avoue-t-il.

Boucar Diouf remercie les mères pour leurs... microbes

Boucar Diouf ne peut pas expliquer les lois de la loterie cosmique qui jumelle les enfants à leur maman, mais il lui est infiniment reconnaissant. Dans son livre «Pour l’amour de ma mère», l’océanographe, biologiste, humoriste, conteur et chroniqueur rend hommage d’abord à sa maman Déo, puis à toutes les mères, pour leur amour, leur dévouement, et leurs... microbes. Questions à un amoureux de la mer(e), dans toute son homonymie.

Le Droit : Ce sera la fête des Mères ce dimanche. Célébrez-vous la fête des Mères ?

Boucar Diouf : Je la célèbre avec la maman de mes enfants ici, mais on ne connaît pas la fête des Mères comme Sénégalais. Je pense que tous les jours devraient être la fête des Mères, par de petits gestes. Chaque fois que j’appelle, je pense que pour elle, c’est la fête des Mères. Elle est tellement contente ! J’ai un lien très particulier avec ma mère et c’est pour ça que j’ai écrit un livre sur elle.

«Pour l’amour de ma mère – et pour remercier les mamans», Éditions La Presse, 224 pages

Le Droit : Votre mère a plus de 80 ans. Elle a eu neuf enfants, mais pendant toute sa vie adulte, elle a élevé ceux des autres en plus des siens. Est-ce une pratique répandue au Sénégal ?

Boucar Diouf : C’est sûr que cette solidarité interfamiliale existe, mais ma mère, c’est un cas à part ! J’ai l’impression que c’est le drame de sa vie qui l’a amenée à vouloir sauver tous les enfants de la Terre. Ma mère est une orpheline de naissance et elle a eu la vie très dure. Je pense que c’est ce qui a façonné la personne tellement sensible au drame humain qu’elle est.

C’est une personne extrêmement généreuse. Tout ce qu’on lui donne, elle le redonne aux gens. Tout. On l’a calculé ; elle a élevé en tout 22 enfants ! Elle a toujours eu un deuxième lit dans sa chambre, et il a toujours été occupé par un ou deux enfants. Il y a toujours eu là des orphelins ou des enfants de la famille proche dont les parents n’y arrivaient pas. Maman utilisait tout son argent pour les élever et les envoyer à l’école. C’est vraiment fantastique ce qu’elle fait ! Je ne le dis pas parce que c’est ma mère ; je le dis parce que c’est tellement vrai : c’est la générosité à l’état pur.

Le Droit : Vous remerciez nos mères pour leurs microbes. Pourquoi ?

Boucar Diouf : On n’hérite pas seulement des gènes de nos mamans, on hérite aussi de leurs microbes. À la fin de la grossesse, le microbiote (NDLR : l’ensemble des micro-organismes dans le corps) de la mère se développe dans les voies génitales et attend le bébé. Ça va recouvrir sa peau pour l’accompagner et l’aider. Nos mamans nous refilent aussi leurs microbes par leur lait. Ces bactéries nous aident à digérer le lait avant que nos enzymes se mettent en action. Et toutes les cellules qu’on échange avec nos mamans pendant la grossesse, par le microchimérisme fœtal, font qu’on laisse un cadeau d’hôtesse à la maman avant de partir : des cellules qui appartiennent au bébé servent de cellules souches à la maman pour guérir ses blessures après l’accouchement.

Le Droit : Vous parlez de cette connexion biologique comme d’un Wi-Fi mère-enfant.

Boucar Diouf : C’est un lien très, très fort. Le Wi-Fi a été inventé par les liens mère-enfant, je pense ! (Rires.) Ça s’appelle l’ocytocine. C’est l’hormone qui fait contracter les glandes mammaires. Toutes les mères le diront : il suffit d’entendre le bébé pleurer et le sein se met à pisser du lait. Est-ce qu’il y a quelque chose de plus Wi-Fi que ça ?

Le Droit : Vous abordez les traumatismes que vous a causés votre handicap à la jambe et la façon dont vous les avez surmontés. Pourquoi était-ce important pour vous d’en parler ?

Boucar Diouf : Je voulais exorciser cette partie de mon passé, qui m’a toujours troublé un peu. Ma blonde m’a psychanalysé à sa façon. Mon fils, la première chose qu’il a faite lorsqu’il s’est mis à marcher, ça a été d’imiter ma démarche. « Regarde ! Sors de ta prison mentale », qu’il semblait me dire. Ma mère a toujours été triste de me voir clopiner dans le sable au Sénégal. Avec ma prothèse blanche, elle me dit « ta jambe blanche te fait du bien ». C’est une métaphore que je trouve fantastique, parce que c’est une force que je suis venu chercher au Québec, par l’amour des gens, leur discrétion et leur ouverture. Cette tolérance a été le catalyseur de l’amour profond que j’ai pour le Québec.

Le Droit : C’est aussi grâce à cette jambe que vous faites de l’humour.

Boucar Diouf : J’ai grandi dans une culture où le sport et les aptitudes physiques étaient très valorisés. J’étais tout le temps marginalisé. L’humour est une déviation d’attention ; je le faisais pour ne pas qu’on voie ma jambe. Me creuser la tête aussi était une façon de me valoriser autrement. Au fond, ma mauvaise jambe, c’est peut-être la bonne !

Boucar Diouf sera de retour à la Maison de la culture de Gatineau jeudi 11 juillet, pour présenter Magtogoek (en supplémentaire).