L’écrivain franco-libanais Amin Maalouf a reçu un doctorat honorifique de la faculté des arts de l’Université d’Ottawa.

Amin Maalouf et les naufragés du XXIe siècle

L’auteur et Académicien français Amin Maalouf était de passage dans la capitale fédérale, cette semaine, à l’invitation de l’Université d’Ottawa qui lui a remis un doctorat honorifique.

Le Droit en a profité pour s’entretenir avec l’écrivain franco-libanais et lauréat du prix Goncourt 1993 (pour Le rocher de Tanios), au sujet de son plus récent livre, Le naufrage des civilisations (Grasset).

Dans cet essai, l’auteur dresse l’inventaire des écueils — éthiques, politiques et humains — sur lesquels l’humanité fait cap, tel « un paquebot moderne, scintillant, sûr de lui et réputé insubmersible comme le Titanic, portant une foule de passagers de tous les pays et de toutes les classes, et qui avance en fanfare vers sa perte ».

Auteur réputé tant pour sa plume que pour la précision de ses analyses et la justesse prophétique de ce qu’il énonce, Amin Maalouf n’est pourtant pas un oiseau de mauvais augure : ex-journaliste (et fils de journaliste, se plaît-il à répéter), il a passé 15 ans à couvrir maints conflits, en Éthiopie, en Inde, au Bangladesh, a été témoin privilégié des grands bouleversements qui ont marqué Saigon et Téhéran, à la fin du siècle dernier.

Et s’il a abandonné le métier, il n’a jamais cessé de poursuivre le même objectif : relayer de l’information, en la décortiquant de ses lumières.

S’il n’a pas volé les titres de penseur et philosophe qu’on lui attribue aujourd’hui, lui continue à se percevoir comme un « journaliste non praticant », confie-t-il en souriant, car il a « toujours gardé le regard du journaliste » sur le monde qui l’entoure.

Amin Maalouf évite de qualifier d’« essai » Le naufrage des civilisations, qui, s’il fait référence constante à des enjeux géopolitiques, n’hésite pas à écrire au « je », à partager son vécu et se référer à sa sensibilité : « ce n’est pas un livre qui appartient à un genre, en particulier ; il y a des aspects très personnels, même s’il y a aussi une évaluation une évaluation historique, sur une période couvrant près de 60 ans. J’essaie d’y faire la synthèse des axes importants qui ont mené le monde là où il a abouti dans la dernière décennie ».

« Une jungle »

Lorsqu’il change de métaphore filée, Amin Maalouf abandonne l’image de la mer, pour adopter celle de « la jungle ».

Car en dépit de tous les « incontestables progrès » scientifiques, technologiques et économiques qu’Amin Maalouf observe, il ne peut s’empêcher de poser un « constat d’échec » : en l’absence d’un « grand frère démocratique » crédible — rôle que ne peuvent plus prétendre tenir encore les États-Unis, « aujourd’hui en conflit ouvert avec à peu près tout le monde, ou en relation délicate avec ses anciens alliés », s’inquiète M. Maalouf — le monde est désormais « une jungle », livrée à l’individualisme, aux marchands du Temple, et aux égos démesurés de quelques chefs d’État.

Une jungle où les intérêts économiques priment, où tout est permis, et qui autorise toutes les dérives, à commencer par la désinformation et l’aveuglement face à des enjeux politiques cruciaux, et aux risques climatiques qui pèsent sur la planète. « Il n’y a même plus de conflits idéologiques [entre les États], il n’y a plus que des rivalités d’intérêts. »

Pour Amin Maalouf, il ne fait aucun doute qu’« on rentre dans une nouvelle forme de Guerre Froide, faite de guerre économique, de course à l’armement et de compétition technologique agressive. »

Depuis la chute du mur de Berlin, qui a sonné le glas d’un monde divisé en deux Blocs, « il n’y a plus vraiment d’ordre international ; on voit des puissances qui émergent, d’autres qui déclinent, et on ne voit pas trop comment vont se résoudre les conflits entre toutes ces puissances. »

« C’est un monde très paradoxal, qui à la fois a un niveau de violence beaucoup plus faible qu’à d’autres époques de l’histoire, et [qui présente] en même temps des niveaux de risque bien plus effrayants qu’autrefois. »

Régression sociale

Ce qui « frappe » Amin Maalouf, lorsqu’il scrute les 20 dernières années dans le rétroviseur de la planète, c’est que le développement économique, les « avancées scientifiques sans précédent », les « progrès extraordinaires de la médecine » — lesquels ont « allongé l’espérance de vie et la qualité de vie » de façon inédite — ainsi que la révolution des moyens de communication ne sont en rien un gage d’équilibre et de stabilité, au plan mondial.

« Il y a des domaines où on ne sent pas véritablement de progrès. Sur le plan matériel, on avance très vite ; mais sur le plan moral, on piétine. Et quelquefois, on régresse » résume-t-il. « Pourquoi n’arrive-t-on pas, sur le plan éthique, à suivre le rythme des domaines les plus dynamiques, à savoir les domaines scientifiques, technologiques et économiques », s’interroge-t-il.

Ce qui est en régression, analyse l’auteur, c’est « le rapport à l’autre ». Il regrette de constater la « désintégration du tissu social », le manque de bienveillance entre les communautés humaines de différentes cultures ou confessions.

C’est aussi la notion d’« intérêt général » et « le sens civique », en perte de vitesse à présent que les « pouvoirs publics » qui assumaient traditionnellement un « rôle régulateur », font l’objet de « méfiance », voire de « dénigrement ». Et ce « recul de l’idée d’État-providence » l’inquiète.

La planète n’ayant plus le repère moral d’un État-gendarme, le monde contemporain est en proie à « un affaiblissement du multilatéralisme » et à « l’exacerbation croissante des sentiments identitaires », souligne Amin Maalouf.

Des populations en « crise d’identité »

« Entre la montée des tensions identitaires et la montée des tensions sociales, on se retrouve avec des sociétés fragmentées » et des populations en pleine « crise d’identité », très « réceptives aux discours populistes » et au charisme de leaders politiques autoritaires. « La qualité du débat régresse. Il y a un véritable recul de la Démocratie... »

Parler d’identité « au singulier » au XXIe siècle est un leurre, dit-il, en y voyant l’étincelle qui embrase constamment les relations sociales et interethniques.

« Quand on parle d’identité, on focalise sur un lien d’appartenance qui vient d’en haut — des parents — au lieu de s’intéresser à l’ensemble des appartenances. Pourtant, aujourd’hui, l’essentiel de l’influence [qui s’exerce sur les individus], ce n’est pas la transmission verticale : c’est une influence horizontale. »

Nos modes de vie sont à des années-lumières de celles de nos grands-parents, avec qui nous sommes pourtant biologiquement et culturellement en lien direct, explique-t-il. « On a beaucoup plus de choses en commun avec un inconnu qui vit à Dakar ou à Séoul qu’avec notre propre grand-père. En tout cas, c’est plus facile pour nous de se comprendre », car notre compréhension du monde est plus similaire. À l’heure d’Internet, ce qui nous influence et nous définit est forcément multilatéral, et pluriel, insiste-t-il.

Prophète de malheur

« Mon sentiment, c’est qu’on va passer par une période noire. J’entrevois des crises extrêmement graves. Ce naufrage, on ne pourra pas l’éviter », prophétise l’auteur.

Mais s’il fait preuve de pessimisme à court terme, Amin Maalouf garde une étincelle d’optimisme à long terme. Car « après cette crise majeure, on va probablement se réveiller et dire qu’il est temps de trouver des solutions, trouver un mécanisme mondial pour [ne plus] rentrer dans le mur », croit-il. Il fait ici référence au réchauffement climatique.

« Il faut se secouer pour faire face aux perturbations climatiques. On n’a [globalement] rien fait qui puisse freiner ce mouvement, alors que ça s’aggrave. On en a “pris conscience”, c’est bien... Mais [si on se contente de] rester conscient pendant les 50 prochaines années », ça ne peut mener qu’à un désastre ! lâche-t-il, un sourire amer au coin de la bouche.

L'exception canadienne

La participation d’Amin Maalouf à la collation des grades de l’Université d’Ottawa aura été « un rayon de soleil », raconte l’auteur, émerveillé par cette cérémonie sereinement bilingue, et complètement multiculturelle.

« J’étais très touché d’être associé à cette cérémonie où j’ai vu défiler le monde entier, au côté de tous ces jeunes [de tous horizons et origines] qui ont en commun la chose la plus importante, la plus élémentaire qui soit : la volonté d’apprendre », confie-t-il.

« Mais le Canada est une remarquable exception. [...] Le reste du monde ne ressemble pas à cela. [Ici], les tensions sont beaucoup moins fortes. C’est un pays qui a toujours eu une grande préoccupation pour le “faire vivre ensemble”, [qui a toujours eu à cœur] les préoccupations sociales. »