Livres

Lu pour vous: Libérer Cassandra

Le prince Alexis n’a rien du viril chevalier en armure. Les leçons d’escrime et les promenades à cheval ne l’intéressent pas du tout, même si sa condition royale le pousse à obéir et faire ce qu’on attend des princes. Jusqu’au jour où, acceptant la quête que lui propose un sage hibou, il part Libérer Cassandra... une princesse censée le rendre heureux pour toujours. Pour réussir sa mission, Alexis devra faire preuve de courage et de volonté, lui explique le volatile, plutôt que de se fier à son épée ou son armure. Il devra, surtout, apprendre à écouter son cœur...

Libérer Cassandra

Janie Lacroix et Charles Simard

Soleil de minuit, 24 pages

**½

Or, le cœur du prince bat d’une sensibilité toute féminine. Et l’objet de sa quête – excusez-nous de vendre le punch – est en réalité un grand miroir... qui lui renverra le reflet féminin de sa propre image. C’est que ce conte destiné aux 2 à 7 ans, sans parler directement d’homosexualité ou de transgenre, est un récit sur l’acceptation de soi, au-delà du genre initialement imposé. 

Il est signé par Janie Lacroix (texte) et Charles Simard (graphisme), deux étudiants de l’Université du Québec en Outaouais, qui ont d’abord réalisé ce conte dans le cadre de leurs études en sociologie, avant de le faire publier chez Soleil de minuit. Cette maison d’édition s’est donné le mandat de refléter « les différentes facettes des communautés culturelles » canadiennes, avec des albums bilingues qui traitent souvent de thèmes amérindiens.

À une époque où le renforcement de l’estime de soi fait consensus pédagogique de façon presque dictatoriale, et à l’heure où le débat sur les toilettes « neutres » à l’école prend une ampleur inattendue, le récit des deux Gatinois ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe. 

On doit saluer leurs nobles intentions. Chapeau bas ! Conseillons la lecture de ce livre à tous les enfants en proie aux questionnements d’ordre « identitaire ». Mais, au-delà du rebondissement final, le récit se déroule sans réelle surprise : Janie Lacroix et Charles Simard avancent de façon précautionneuse, sans prendre d’autres risques narratifs ou graphiques. On aurait souhaité plus d’audace, et d’élans d’imagination de leur part. Le sujet est certes sensible, mais imposait-il au récit sa simplicité, sa timidité littéraire et cette approche presque « scolaire » ?

Livres

Lu pour vous: Monet - Nomade de la lumière

La passion que le scénariste Salva Rubio et le dessinateur Ricard Fernandez (Efa) entretiennent pour les Beaux Arts, et pas seulement l’œuvre de Claude Monet, se ressent pleinement à la lecture de la BD biographique qu’ils consacrent au peintre qui fut l’un des principaux fondateurs de l’impressionnisme.

Ricard Efa ; Salva Rubio

Monet - Nomade de la lumière

Le Lombard, 112 pages

***½

Chronologique (malgré quelques flash-backs), le récit de Monet est guidé par les galères tant professionnelles (tâtonnements de la recherche picturale, représentation de la lumière devenue idée fixe, misère financière et reconnaissance très tardive de sa modernité) que familiales (les liens conflictuels entre Monet et son père ; la maladie de sa première épouse) du peintre. Sans sortir des sentiers battus, il s’avère très instructif, surtout en ce qui concerne ses amitiés artistiques durant la période du Salon des Refusés.

Mais ce sont avant tout les qualités esthétiques des planches – peintes, elles aussi – d’Efa qui émerveillent le lecteur. Lequel sera peut-être même renversé, à la lumière des nombreux clins d’œil aux toiles du Maître disséminés au fil du récit. Ces évocations sont détaillées, hors-récit, dans une dizaine de pages de documentation iconographique qui parachèvent d’affirmer la minutie des auteurs dans leur reconstitution.

Livres

Brigitte Bardot publiera un livre-testament

PARIS — L’ancienne actrice française Brigitte Bardot qui milite depuis 40 ans pour la cause animale publie le 25 janvier un «livre-testament» qu’elle présente comme «le bilan de son existence, de son combat en faveur des animaux et la confession profonde de [son] dégoût», a-t-elle annoncé mardi à l’AFP.

«Ce sera le bilan de mon existence. Il s’intitulera Larmes de combat. Je n’écrirai plus jamais d’autres livres. Ce sera le bilan total de ma vision des choses, de la société, de la façon dont on est gouvernés, de la façon dont on traite les animaux dans mon pays», a-t-elle déclaré.

L’éditeur Plon présente l’ouvrage comme «un testament animal», «une réflexion inédite, apaisée et révoltée à la fois, sur son existence et le sens de son combat».

Son dernier livre remonte à 2003. Un cri dans le silence (éditions du Rocher) avait fait polémique avec des prises de position radicales.

La vedette de Et Dieu créa la femme notamment, film de Roger Vadim de 1956, aujourd’hui âgée de 83 ans, vit retranchée dans son domaine près de Saint-Tropez d’où cette ardente militante des droits des animaux publie des communiqués vengeurs contre les chasseurs, les zoos, les abattoirs ou les cirques, pourfendant jusqu’au pape François en septembre dernier pour son absence de «miséricorde» pour les animaux.

Elle doit publier mercredi dans le quotidien Le Parisien une lettre ouverte au gouvernement français, à l’occasion du lancement d’une campagne contre la fourrure de la fondation portant son nom.

Elle y cite les pays européens qui ont interdit la chasse à courre, l’abattage des animaux sans étourdissement, le gavage des oies et des canards, l’exploitation des animaux dans les cirques et l’élevage pour la fourrure, s’interrogeant ensuite : «Et la France?»

«La cause animale est la cinquième roue du carrosse présidentiel!» a-t-elle déclaré mardi à l’AFP.

«On est très mal parti avec ce gouvernement. [Le président Emmanuel] Macron n’a aucune compassion pour les animaux et la nature: à Chambord, il vient de féliciter des chasseurs devant leurs gibiers encore chauds! C’est scandaleux et très déplacé!», a fustigé Brigitte Bardot jointe chez elle par téléphone.

Sa fondation a lancé mardi une nouvelle campagne d’affichage contre la fourrure. Un homme porte un blouson, le sang ruissèle de son col en fourrure : «J’aime les animaux ... Morts!» indique le slogan repris sur un millier de panneaux, mentionnant l’adresse internet www.jeneportepasdefourrure.com.

Livres

Lu pour vous

Le Droit vous présente quelques recommandations littéraires pour le temps des fêtes.

Bouzard

Jolly Jumper ne répond plus

Dargaud, 48 pages

****

Arts et spectacles

Quand deux sœurs s’apprivoisent

Difficile de ne pas faire de lien entre la trame narrative du roman Les marées et la vie de son auteure, Brigitte Vaillancourt, quand on connait le parcours de cette dernière. Mais la romancière n’a pas seulement pigé dans sa vie personnelle pour écrire ce livre. Elle a plutôt cherché à bien doser les éléments autobiographiques et la fiction.

Comme le personnage principal des Marées, Brigitte Vaillancourt a une sœur qu’elle n’a connue que tardivement et qui habite loin du Québec. Et, au même titre que la fictive Capucine, elle est un jour partie à la rencontre de cette sœur inconnue, la tête remplie de questions.

« Mes parents ont eu une fille qui a été placée en adoption avant ma naissance, révèle la romancière. Contrairement à ce qui se passe dans le livre, ils ne m’ont jamais caché son existence. Mais j’avais déjà plus de 20 ans lorsque je l’ai rencontrée la première fois. »

Cette rencontre a visiblement marqué Brigitte Vaillancourt. « C’est particulier de trouver une personne qui te ressemble tout en étant, au départ, une parfaite étrangère. C’est le genre de situation qui pousse à la réflexion. Par exemple, est-ce que deux sœurs ainsi séparées ont un héritage commun malgré des destins complètement différents? »

Dans le roman et dans la vie, la sœur adoptée habite sur l’île de Jersey, un territoire voisin de la Normandie qui appartient au Royaume-Uni. L’endroit a un charme indéniable et ses marées sont parmi les plus impressionnantes sur la planète. « C’est un lieu magnifique! »

Plusieurs éléments composant la trame narrative du roman n’ont toutefois aucun lien avec la réalité. « 

Pour ce qui est des passages qui concernent ma famille, il y a beaucoup de fiction », note la principale intéressée.

Un second roman

Publié chez Boréal, Les marées est le second roman de Brigitte Vaillancourt. Sa première œuvre, Ta mère est folle, est parue chez Recto Verso en 2013 et a réussi à se tailler une place au palmarès de Communication-Jeunesse il y a trois ans.

« Je tire une plus grande satisfaction de la publication de mon deuxième roman, reconnaît-elle néanmoins. Je trouve qu’il me ressemble plus que le premier. »

Au départ, la romancière destinait Les marées à un public adulte. Mais Boréal a voulu en faire une œuvre jeunesse, comme Ta mère est folle. « Mon éditrice prend la littérature jeunesse au sérieux. Elle ose sortir des carcans de ce genre littéraire. Pour l’adapter aux jeunes, on a notamment retravaillé le niveau de langage », explique-t-elle.

Brigitte Vaillancourt a étudié en sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal. Elle a tenté, à l’instar d’innombrables personnes, d’entrer dans le moule du boulot de « 9 à 5 » avant de s’apercevoir que ce mode de vie ne lui convenait pas.

« J’ai écrit mon premier roman durant un congé de maternité. Ça a été une sorte de tremplin vers un mode de vie sans 9 à 5 », confie celle qui s’est récemment installée dans la région de Memphrémagog avec sa famille.

Livres

Des suggestions sous le sapin

L’éditeur de BD français Glénat propose – grâce à sa branche Glénat Québec – trois titres historiques portant précisément sur la colonisation de la Nouvelle-France.

JACQUES CARTIER : À LA POURSUITE D'HOCHELAGA, PAR DENIS-PIERRE FILIPPI ET PATRICK BOUTIN-GAGNÉ ***1/2

La collection « Explora » (qui propose des récits biographiques sur Magellan, Marco Polo, Darwin et une poignée d’autres explorateurs) s’enrichit d’un premier « one-shot » « québécois » en s’intéressant à la figure de « Jacques Cartier », et notamment à ses deuxième et troisième voyages, en 1535 et 1541. Il s’agit moins d’un récit d’« aventures » traditionnel que des ruses diplomatiques dont fera preuve Cartier durant ses pérégrinations en terre autochtone. L’explorateur cherche un passage vers le Saguenay, dont on lui a fait miroiter les richesses éblouissantes. La guerre ou la paix — ainsi que la survie de son équipage — se jouent sur le fil du rasoir, et Cartier, contrairement à plusieurs des personnalités nobiliaires censées diriger l’expédition, perçoit avec clairvoyance la réalité du rapport de forces qui se joue là.

Livres

Apothéose pour une pizza

L’auteur-illustrateur-bédéiste Guillaume Perreault ouvre la dernière porte du projet Tout Garni. Le Gatinois signe l’ultime épisode de ce feuilleton graphique au fil duquel un collectif de 12 auteurs liés aux éditions La Pastèque se sont renvoyé la balle de mois en mois, cette année.

Ce douzième et dernier épisode des aventures rocambolesques d’Arthur le livreur de pizza a été mis en ligne mercredi 6 décembre, sur le site toutgarni.com. 

Le projet se caractérise entre autres par son approche multimédia ambitieuse. Car si le principe repris dans Tout Garni, qui tient tout à la fois du feuilleton et du cadavre exquis, n’est pas complètement nouveau, sa haute densité interactive en fait un projet franchement innovant, et un peu à part dans le milieu de l’édition (en incluant l’édition en ligne).

Guillaume Perreault — qui remportait en novembre le prix du Créateur de l’année au 18e gala des Culturiades ainsi que le prix TD de littérature pour la jeunesse, celui-ci décroché en tandem avec Larry Tremblay, pour leur livre Même pas vrai (Éditions de la Bagnole) — est ainsi le douzième auteur à se greffer à cette étonnante aventure graphique qui repose sur le principe de « la patate chaude qu’on refile à quelqu’un d’autre », dit-il emn riant. Comprendre : il a eu à peine un mois pour réaliser son épisode. 

 Le Gatinois met ici un point final à la quête d’Arthur le livreur pour remettre sa pizza à l’énigmatique client qui l’avait commandée, mais qui, faute d’avoir précisé le numéro del’appartement, a contraint Arthur à sonner à toutes les portes de l’immeuble sis au 10, de la rue Truc. De porte en porte, le zélé livreur aura rencontré : un collectif d’artisses affamés, une gang d’orphelins, une famille d’ours, une tribu de survivalistes, un club de dandys, quelques dangereux sportifs et l’appartement en foutoir d’une avide collectionneuse ; et l’amour, en la personne de Sofi, une jolie aveugle dont le flair lui sera d’un précieux secours lorsque ladite pizza se fera voler. 

Les grandes lignes de cette rocambolesque histoire sont signées André Marois. Les illustrateurs ont toutefois eu tout le loisir d’apporter leurs propres excentricités au récit, comme ils ont pu remodeler les personnages pour les intégrer librement à leur propre univers graphique, rappelle Guillaume Perrault. 

Lui, en a profité pour se réapproprier non seulement Arthur, mais aussi quelques personnages rencontrés en cours d’année au fil des portes qu’ont ouvertes des illustrateurs d’excellente réputation, dont Pascal Girard (qui signait le premier épisode, en janvier dernier), Cathon, Jacques Goldstyn et Julie Rocheleau.

« J’ai dû reprendre et illustrer les personnages de chacun (des onze auteurs précédents), et c’est la partie un peu touchy de travail... mais, dans mon cas, la grande contrainte, c’était plutôt de trouver une fin » fonctionnelle au récit.

Un récit abracadabrant que ne renieraient ni Jérôme Bigras (le personnage de BD de Jean-Paul Eid) ni Jérôme Moucherot (celui de Boucq), mais qui, dans les mains de Guillaume Perreault, va prendre une tangente Truman Show (le film de Peter Weir mettant en vedette Jim Carrey).

« Arthur est tanné de ne pas trouver le destinataire de la pizza, alors il va ouvrir la boîte... et se rendre compte qu’il était à son insu dans une sorte de téléréalité, avec des épreuves qui le mettaient au défi, pour voir s’il faisait bien sa job », résume l’auteur du Facteur de l’espace et de Cumulus et illustrateur du récent Mammouth rock (La Courte Échelle), finaliste 2018 à l’un des prix (jeunesse) des libraires du Québec. 

Épices technologiques

Certains épisodes ont exploré les technologies de la réalité virtuelle ; d’autres, traversés par une trame musicale, ont privilégié l’aspect  livre interactif : on clique pour pitonner sur l’ascenseur, on glisse un curseur pour déplacer notre lampe de poche virtuelle ; on tente de déplacer des objets pour résoudre une énigme...

Et les illustrations de l’épisode Chez Alan le boxeur, concocté par Cyril Doisneau comme des projections multimédias, ont été projetées sur les murs de la Grande Bibliothèque de Montréal.

Les épisodes plus osés technologiquement prennent la forme d’un jeu vidéo. Leur « lecture » nécessite parfois le recours à un téléphone intelligent ou une tablette.

« 80 % des [douze] illustrateurs n’avaient jamais fait de numérique avant de s’embarquer là-dedans,  alors ç’a été tout un apprentissage, loin des cases et des phylactères, que de commencer à travailler avec des layers et ces nouveaux outils propres à l’univers numérique », reconnaît Guillaume Perreault, qui a été formé en design graphique à La Cité.

Sur le plan de l’interactivité, Guillaume Perreault a mis en place un système de « figurines à habiller » pour que les lecteurs puissent s’amuser à  créer des avatars numériques d’Arthur, ce nouveau héros de la téléréalité qui n’attend plus qu’un fan-club.

La partie multimédia et interactive a été développée par le studio de création numérique montréalais Dpt (prononcé « Département »). 

« Ç’a été un joueur majeur, une vraie bonne équipe créative : ils nous ont épaulés et conseillés, et l’opération a été moins complexe que ce qu’on appréhendait. »

Les vitrines et plate-formes de Tout Garni sont quant à elles hébergées par Télé-Québec, diffuseur officiel du projet.

Livres

La grandeur du RÊVE DISPONIBLE

Dans son sixième spectacle, Un village en trois dés, que Fred Pellerin vient déployer au Centre des arts Shenkman les 6 et 7 décembre (à guichets fermés ; la Maison de la culture de Gatineau l’accueillera à partir de juin 2018), le conteur plonge son regard fabulateur sur la naissance de Saint-Élie de Caxton, son village d’origine, le 12 avril 1865.

Immaculée Conception ? Pop-up rural ? Big bang électoral ? Au téléphone, Fred Pellerin ne nous pipera pas un mot des circonstances entourant l’apparition de cette créature municipale, afin de ne point « nuire au plaisir » futur des oreilles. « Il y a un très très gros mystère autour de ce moment précis, le 12 avril 1865, ce “moment zéro” où on a basculé de “rien” à “quelque chose” »... et que « c’est justement la question à laquelle le nouveau spectacle tente de répondre ». 

Le mot-clef, ici, c’est « tente ». Car, n’ayons ni doutes, ni craintes : le conteur, fidèle aux détours sinueux de sa pensée pellerine, s’épivardera au fil de son récit.

« J’ai consulté — dans la vraie vie — quelques personnes férues d’histoire, et on n’arrive pas à trouver le geste qui est à l’origine de tout ça. Donc pour un conteur c’est un beau terrain de jeu. »

Pour un menteur de son espèce (celle des conteurs, la seule qui mérite d’être crue), la véracité historique aurait de toute façon difficilement pu contenir l’entière véritablicité de cette naissance ex nihilo. En y raboutant « des anecdotes », le légendeur a fini par trouver une « réponse plausible ». Mais, « surtout, [une réponse] à laquelle on adhérerait en nombre. Au final, j’ai trouvé une clef avec laquelle il sera difficile de ne pas être d’accord ».

Arpentant les rues pleines de surprises de ce « Village en trois dés », le Caxtonien cherchera à mettre le doigt sur ce qui relie fondamentalement les gens, sur le sentiment d’appartenance à une communauté, ou une collectivité. 

« La question sur l’origine est en fait juste une façon de camoufler une question très actuelle : “où sont les grands [projets] collectifs, aujourd’hui ?” Où est-ce qu’on se rejoint ? Avec qui on se rejoint ? » lance-t-il, avant d’écorcher « l’illusion de ces trucs qu’on appelle les réseaux sociaux, mais qui à mon avis n’en sont pas. Peut-être que ma définition de ce qu’est la “chose sociale” n’est pas la bonne, mais je trouve qu’il y a lieu de se poser des questions ». 

« Je m’ouvre un village »

Pas que Fred Pellerin barbote dans les eaux moralistes dans lesquelles baignent souvent les contes. Les jugements de valeur, il évite. « Je me contente de semer des doutes. J’ai très peu de réponses, même si j’excelle dans les questions. » 

N’empêche : la richesse des échanges à l’heure du village global et des communautés virtuelles, il n’y croit guère. Ne cherchez pas Fred Pellerin sur Facebook : il n’y est pas. « On vous fait croire que vous avez mille amis, mais vous êtes assis tout seul devant votre assiette, en mangeant, le soir. Je trouve ça triste. »

« Il existe une page Facebook à mon nom, mais je ne sais même pas comment aller dessus. Bon, je suis branché : j’un un iPhone, je lis les nouvelles sur Twitter, je réponds aux textos dans les 10 minutes. Mais je me garde bien de placer ça au centre de ma vie. Ça bouffe déjà assez de temps. Quand je vois que je déborde.... viendra le jour où je vais jeter le cell’ dans le lavabo. » 

Ce qui le chicote, c’est le manque d’ambition du rêve collectif post-millénaire. Sa « dimension » atrophiée. Un beau matin d’avril 1865, un groupe d’individus a osé « rêver à un projet collectif de cette ampleur-là ! “On se lève, et on part créer un village !” Est-ce qu’on se rend vraiment compte de l’implication que ça représente ? De l’écart qu’il y a entre le “rêve disponible” de ces deux époques ? » se demande le conteur, qui calque sa locution sur l’expression socio-économique « revenu disponible ». 

Fut un temps, se tenir ensemble ne se résumait pas à « mettre un petit pouce en l’air sur une photo que je trouve belle, ou un petit pouce en bas si je l’aime pas », mais à ouvrir les bras ou se serrer les coudes.

 « Ce matin, je vais pas m’ouvrir un compte Facebook : je vais m’ouvrir un village ! Esprit ! C’est énorme ! On ne se donne plus la chance de rêver à cette [échelle] Impossible ! Et pourtant, c’était possible ! En Abitibi, ç’a été possible jusqu’à il y a encore 50 ans... Et si on se redonne ça ? Si on se permet de rêver aussi grand ? Me semble que les journées doivent être plus belles... »  

« Et je ne suis pas dans la nostalgie : je suis dans le fantasme » prend-il soin de préciser.

Il était une foi

Pendant que, sur scène, le facétieux Pellerin zigonne après les coutures élastiques qui cimentent « la rencontre avec l’autre, jusqu’où on va, jusqu’où [l’autre] doit aller pour qu’on se rejoigne », rapidement, « ces questions-là croisent la question de la foi ». Ou plutôt celle des « différents axes où l’on peut déposer notre foi », dit-il, évoquant l’axe vertical, mystique (le Curé deviendra alors essentiel au récit) et l’axe horizontal, social, qui relie la communauté (d’où la présence d’Alice, factrice de son état, et tout nouveau personnage).

Tout ça, Fred Pellerin le fait le sourire en coin, sans prétention vertueuse ni didactique. Le conte n’est pour lui qu’un « véhicule pour poser des questions ». Ce qui, chez lui, se traduit par : « le plaisir du conte, c’est de mettre ces questions dans une p’tite voiture et la laisser se promener [dans la tête du public]. On ne se rend pas compte tout de suite que ce que la p’tite voiture vient de déposer dans le tunnel, c’est une question », dit-il en s’excusant de tomber dans l’analyse et le « méta-conte ». « On n’a pas besoin de se les poser : les personnages font le travail pour nous autres. »


POUR Y ALLER

Quand ? Les jeudi 14 et vendredi 15 juin 2018 à 20 h ; les 20 et 21 février 2019, à 20 h

Où ? Maison de la culture de Gatineau

Renseignements : 819 243-2525 ; odysse.ca

Livres

Saint-Élie-de-fiertés

La série documentaire télévisée Saint-Élie-de-Légendes — qui met en scène les authentiques villageois de Caxton tout en tissant des liens avec les légendes dont Fred Pellerin s’est inspiré pour reconstruire ce village fantasmagorique — est repartie pour une deuxième saison à l’antenne de Radio-Canada (les lundis, 20 h, jusqu’au 11 décembre).

« Il y a 20 ans, ces histoires-là » – « étaient perçues comme aliénation, une sorte de folklorisation honteuse [à Saint-Élie]. C’était des trucs qu’on se racontait les soirs où mon père disait Venez, on va jouer aux cartes ! » alors qu’on a jamais eu de jeu de cartes chez nous. Mais les gens se rassemblaient pour se parler. Moi, toute mon enfance est remplie de souvenirs de ces soirées où tout le monde se parlait et se racontait les histoires du village. Ces soirées n’avaient aucune prétention conteuse ou poétique. Quand, à 16 ou 17 ans, j’allais questionner les vieux pour qu’ils me disent ou me redisent “Le canot volant”, ou “Le Diable beau danseur”, dès qu’ils comprenaient que je voulais utiliser cette matière-là et que j’allais peut-être les nommer, ils me disaient : Nonnonnon ! C’est pas vrai ! C’est des vieilles histoires ! Ça vient de gens qui savaient pas qu’on avait inventé l’avion ! » Jusqu’au jour où on a vu les retombées et les applaudissements. Là, on s’est rendu compte que c’était pas une pauvreté que d’avoir vu passer le canot. Qu’on était dans le merveilleux. Que ça avait une valeur. Que ces histoires, il fallait les dire et les redire et les dire encore. Maintenant, c’est devenu une source de fierté. Elles habitent la bouche et l’imaginaire des gens du village. »

Et on imagine mal ce qui pourrait faire plus plaisir à Fred Pellerin que cette source de fierté... collective.

Surtout que « l’affaire » a désormais pris « des proportions hallucinantes », à présent que ces villageois de chair, de sang et de fiction sont désormais connus, appréciés et réimaginés dans l’ensemble de la francophonie, depuis Paris jusqu’aux Antilles.

« Les gens reconnaissent Méo partout. Fâque, finalement, le barbier a peut-être sévi bien plus qu’on le pensait », lance Fred Pellerin sur un ton malicieux.