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L’art de survivre, noir sur peau

«Vous m’avez donné un numéro? Et bien, je vais le porter et être fière de qui je suis!» Le 20 avril dernier, Marly Fontaine se faisait tatouer son numéro de réserve sur son avant-bras gauche: le 0800 (pour sa réserve: Uashat Mak-Maliotenam, sur la Côte Nord), suivi du 3811 (son identité) et du 01 (qui symbolise qu’elle a acquis son numéro bien à elle, auquel ses enfants seront associés jusqu’à leur propre majorité, si elle en a).

Les chiffres s’alignent aujourd’hui noir sur peau, à travers des cicatrices laissées par les coupures que Marly Fontaine s’est infligées, à l’adolescence. Pour la femme de 29 ans, la séance de tatouage et l’œuvre inscrite dans sa chair représentaient le projet final de son diplôme en arts visuels et médiatiques à l’UQAM. La concrétisation d’une démarche artistique longuement mûrie. 

«Une façon d’accepter mon passé», soutient la principale intéressée, attablée dans un café de Gatineau, où elle réside depuis juillet, avec son amoureuse.

Ce 20 avril-là, c’est un homme blanc, Anthony, qui l’a tatouée. 

«Je savais qu’il comprenait la portée de mon geste. Je ne voulais pas faire de lui le méchant. Il incarne plutôt l’homme blanc qui accepte son passé de colonisateur, alors que moi, j’étais l’Innue qui acceptait son passé de colonisé», explique Marly Fontaine d’un ton posé et serein. 

«Car ce n’est qu’en assumant ce passé de part et d’autre qu’on pourra se réconcilier pour vrai et cohabiter tous ensemble.»

Le geste de Marly Fontaine a frappé l’imaginaire de la reporter Mélanie Loisel (Ils ont vécu le siècle. De la Shoah à la Syrie; Ma vie en partage. Entretiens avec Martin Gray). D’autant plus fort qu’originaire de Fermont, elle a grandi dans la même région que l’artiste innue.

«Son geste, je le trouvais provocant, brutal. Je me suis demandé quelle histoire se cachait derrière», raconte Mélanie Loisel.

Elle est donc allée à la rencontre de Marly Fontaine. Qui s’est livrée sans filtre. C’est donc à sa parole que Mélanie Loisel nous donne directement accès dans Ma réserve dans ma chair.

«On n’entendra jamais toutes les femmes autochtones qui sont disparues au cours des dernières années. Marly, elle, a choisi de vivre, et elle a des choses à raconter, à partager.» 

«Je ne suis pas toutes les femmes autochtones, mais je sais que ma vie ressemble à celle de plusieurs d’entre elles, par exemple.»

Marly Fontaine raconte sans fard les agressions et viols dont elle a été victime pendant son enfance, ses années d’automutilation et son homosexualité. 

Elle n’hésite pas non plus à remettre en question la Loi sur les Indiens «qui existe encore!» Ni à évoquer les contrecoups d’une disparition des réserves sur la survie des cultures des Premiers Peuples.

«On a créé des ghettos et stigmatisé les Autochtones. En même temps, les réserves nous ont permis de préserver nos cultures en étant des lieux où nous pouvons nous réunir et les vivre…»

L’artiste ne prétend pas avoir de réponses, ni de solutions, à tous les enjeux qu’elle soulève dans le livre. Au contraire, elle aspire au dialogue. Comme celui qu’elle a entretenu avec Mélanie Loisel.

Et si, en ce 150e de la Confédération (qu’elle n’a pas célébré, rappelant plutôt les 15 000  ans de présence des siens sur le territoire), on a cherché à faire une place aux Premiers Peuples, elle espère qu’il ne s’agissait pas «d’un effet de mode, et qu’on nous oubliera dès l’an prochain…»

Marly Fontaine est Innue et artiste, donc. Or, s’il lui arrive d’utiliser des symboles amérindiens dans ses œuvres, c’est pour mieux les faire résonner autrement.

«Dans la tête de plusieurs, dès qu’il est question d’artistes autochtones, ils imaginent des sculpteurs de pierre ou d’os de caribous, ou encore des artisans de capteurs de rêves et de mocassins…»

Loin d’elle l’idée de dénigrer ces traditions ancestrales. Lors d’une de ses performances, elle a d’ailleurs préparé de la bannique, qu’elle a ensuite distribuée aux spectateurs présents. Au nom des siens (et en contrepoids à l’hostie des religieux responsables des pensionnats autochtones). Elle a aussi déjà crucifié une poupée sur un totem, pour rappeler les nombreux enfants sacrifiés sur l’autel de la colonisation.

Ce faisant, Marly Fontaine veut toucher les gens, rendre compte de la réalité des Premières Nations.

«Ç’a peut-être l’air prétentieux, mais je pense que je peux sensibiliser les gens et faire changer des choses en passant par l’émotion pour faire comprendre qui nous sommes. En tout cas, moi, je crois que l’art peut changer le monde!»

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Pleins feux sur les centenaires!

«Ce projet de livre m’a transformée: il m’a donné envie d’être vieille!» lance gaiement la chroniqueuse et libraire Marie Noëlle Blais. Le livre en question? Vivre cent ans, qui décline une réjouissante série de portraits de centenaires québécois allumés qu’elle a rencontrés en compagnie de sa sœur et complice, la photographe Justine Latour.

«On met beaucoup la lumière sur la jeunesse, dans notre société, souvent au détriment de gens qui ont encore beaucoup à raconter, à partager, que ce soit leurs histoires comme l’Histoire qu’ils ont traversée», énonce Marie Noëlle Blais. « Notre projet, c’était donc autant d’archiver leurs parcours que de porter leur parole dans l’espace public, de faire entendre leur voix. Avec ce livre, on souhaitait faire voir la vieillesse autrement, de façon positive, voire optimiste. C’est une invitation à leur accorder du temps.»

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Faire découvrir aux nouvelles générations la réalité des pensionnats

À l’heure de la Réconciliation entre le Canada et ses Premières Nations, la littérature jeunesse délie aussi sa parole afin d’évoquer le délicat sujet des pensionnats autochtones – dans des mots simples, mais sans équivoque, même si ces récits hésitent rarement à recourir à des ellipses, afin d’épargner la sensiblité des jeunes lecteurs.

Dans le plus récent titre des éditions Scholastic, Je ne suis pas un numéro, l’auteure Kathy Kacer et l’illustratrice Gillian Newland ont épaulé l’Ojibway Jenny Kay, adaptant pour les enfants les souvenirs de sa grand-mère Irene Couchie que Mme Kay avait consignés. Il s’agit d’un témoignage. Aussi, le style importe-t-il moins que l’authenticité, que vient renforcer le réalisme des dessins. Les auteures rendent compte des conditions d’internement, les privations. Elles abordent certains sévices et humiliations choquantes, à travers des exemples aussi sobres qu’édifiants  (telle cette scène de douche, où l’on attend du savon qu’il lave «le brun» des pensionnaires). 

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Moi aussi! Moi aussi!, par Mireille Messier et Yves Dumont ***

Qu’est-ce qu’on ne serait pas prêt à faire, parfois, pour se lier d’amitié avec quelqu’un! Catherine souhaite vraiment devenir l’amie de Fabiane, nouvelle arrivée dans sa classe. Et l’envie de jouer semble réciproque. D’autant que les deux fillettes semblent partager de nombreux points communs (elles ont toutes les deux un petit frère, préfèrent le brocoli au chou-fleur…), réalisent-elles à grand renfort de «Moi aussi!» enthousiastes. Et si de petits mensonges se glissaient entre ces deux jolis mots devant pourtant souder leur amitié?

C’est justement là que les illustrations d’Yves Dumont entrent finement en jeu, permettant aux lecteurs de réaliser que Catherine et Fabiane traficotent tour à tour les faits, de peur de décevoir l’autre. Elles trouveront toutefois le courage de s’avouer la vérité avant que leurs mensonges ne prennent des proportions démesurées.

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Le plaisir dans la liberté

CRITIQUE / Prix Goncourt 2016, désignée représentante d’Emmanuel Macron pour la francophonie, Leila Slimani ose aborder un sujet on ne peut plus épineux: la vie sexuelle au Maroc.

Comme un coup de pied dans la fourmilière des tabous d’une société pétrie de valeurs conservatrices, elle a interrogé plusieurs femmes, issues de son entourage ou croisées lors de voyages littéraires, sur leurs vies intimes. 

L’auteure rappelle que dans son pays d’origine, la loi punit les relations sexuelles hors mariage, tout comme l’homosexualité et la prostitution. Un article du Code pénal stipule même que si un violeur épouse sa victime, il ne peut plus être poursuivi en justice.

La force de la démonstration de Leila Slimani est d’analyser les comportements sexuels de ses contemporains à partir de témoignages chocs de femmes issues de tous milieux socio-professionnels dont elle a réussi a obtenir la confiance. Rien d’étonnant à cela : avant d’être romancière, elle a été journaliste pour Jeune Afrique.

Que dénonce-t-elle? L’hypocrisie de la société marocaine autour de l’impératif de virginité qu’impose la religion, les petits arrangements que cela engendre avec les autorités, mais surtout, l’oppression dont les femmes sont victimes: «Une femme dont le corps est soumis à un tel contrôle social ne peut pas jouer pleinement son rôle de citoyenne», écrit-elle. La misère sexuelle serait un frein à la construction de l’individu et du citoyen, résume la journaliste. Pis: «exhortée au silence ou à l’expiation, la femme est niée en tant qu’individu.» 

Démonstration chiffrée

Chaque récit de vie – partagé au discours direct – en offre une criante illustration. 

Violences conjugales, oppressions familiales, obsession des apparences et de l’honneur: ces femmes dont même les prénoms ont dû être modifiés se confient à cœur ouvert. Elles disent la misère sexuelle qui ronge leur pays — hymens recousus avant les mariages et avortements clandestins, entre autres — et incarnent à leur façon les atteintes aux libertés individuelles.

Suivent, pour démontrer le propos, une volée de statistiques et différents entretiens avec des experts, qui sont autant de gifles aux mœurs rigoristes en vigueur, c’est-à-dire aux vérités soigneusement dissimulées.

Les révélations de Sexe et mensonges sont à la fois provocantes, révélatrices et nécessaires.

Loin d’être un pamphlet, ce livre désacralise le mythe de la virginité et montre l’urgence de repenser le système législatif au Maroc.


INFOS

Titre : Sexe et mensonges

Auteur : Leila Sumani

Classement : ****

Édition : Les Arènes

Nombre de pages : 192

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Extases, par Jean-Louis Tripp ****

Le bédéiste Jean-Louis Tripp (Magasin Général) plonge corps et âme – et le pénis braqué en avant – dans un récit autobiographique qui creuse, sur le ton comico-existentialiste, les recoins les plus intimes d’une sexualité pas débridée, mais active, curieuse et épanouie.

Et un tantinet «sexolique», parfois. Une existence illuminée de petites morts, de moyennes euphories et de grandes extases, vouée aux galipettes tant par envie d’aimer que par désir de retrouver la volupté orgasmique – qu’il a assurément vécue sans tabous ni préjugés. Ce parcours à l’horizontale, il entend donc le traiter avec la même franchise, sans la moindre hypocrisie.

D’où ce traitement graphique réaliste et «frontal», faisant fi de la pudibonderie.

Ce priapique premier tome – la série est annoncée comme un triptique, à l’image de trinité du bas-ventre masculin– s’intéresse principalement à la première partie de sa vie horizontale: les premiers émois liés à la découverte de cette «choune» mystérieuse, les fantasmes pubères du jeune Jean-Louis, les maladresses adolescentes, les sessions d’onanisme groupées, les olympiades kamasutresques de jeune couple insatiable,  la soirée costumée qui, dans la chaleur de la nuit, se transmute en orgie romaine, etc.

L’exercice serait pornographique si, pendant que son crayon explorait les corps féminins et leurs monts vénusiens, Tripp avait oublié de sonder en profondeur ses émotions masculines. Ce qu’il fait avec brio, recul, et un soupçon bienvenu d’autodérision. Il alterne aussi les regards – tour à tour clinique, poétique, humoristique, candide, piteux, glorieux, sociologique, philosophique – sur l’appareil génital, le plaisir, les fantasmes, les hormones,  la dépendance au câlins ou la prostitution.

Ce réalisme nourri de souvenirs concrets * n’empêche pas Tripp, pour rigoler, de convoquer parfois un énorme Pan perpétuellement bandé. la dyonisiaque créature remplace le traditionnel duo ‘ange dodu/diablotin malicieux’ dont les points de vue opposés offrent une manifestation de la conscience. Quand les dilemmes moraux de Jean-Louis se prolongent, le gigantesque Faune se chargera de les éluder... d’un coup de queue.

Bien qu’il soit essentiellement question des tribulations d’un phallus  (dessiné sous tous ses profils et coutures), le ton de la narration est guidé par une constante tendresse. Et s’il se permet d’évoquer quelques prouesses, ce n’est pas avec la volonté de les étaler de façon bravache, mais dans un souci d’honnêteté totale, de vérité «nue», et à des fins de réflexion sur son identité. À part Martin Veyron (L’amour propre...), peu d’auteurs de BD ont osé creuser aussi loin, et avec autant de franchise,  la  psyché sexuelle masculine. Et si ses souvenirs mettent forcément le lecteur dans une position de voyeur, puisqu’ils lèvent le voile sur son intimité, ses témoignages parvienennt à trouver un écho très universel et un «intérêt public».

* Les noms et visages de ses partenaires ont été changés, rassure Tripp, qui a vécu à Montréal et enseigné la BD à Gatineau.

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Jeux de mémoires et de miroirs

Quand Vincent s’enlève la vie, sa petite bande d’amis éclate. De ces trajectoires filantes qui continuent de se frôler et de s’entrecroiser entre amour et amitié, entre vie et mort, entre Ottawa, Montréal et la Californie, la Franco-Ontarienne Stéfanie Clermont joue telle une chef d’orchestre pour composer la partition de son tout premier titre, Le Jeu de la musique.

À la base de sa trame narrative, il y a un trio : Sabrina (« dont je me sens assurément le plus proche », confie l’auteure), Céline (« super politisée, mais manquant parfois de sensibilité ») et Julie (« l’hypersensible, mais qui délaissera son art »). Trois amies qui vont se perdre plus ou moins de vue après la mort de Vincent. Dont le lecteur suivra pour sa part les migrations amicales et amoureuses d’est en ouest, de même que les quêtes identitaires du nord au sud, en découvrant au fur et à mesure tout ce qui les relie les unes aux autres.

« Pour moi, Sabrina, Céline et Julie sont comme trois personnalités qui se complètent. Mais chacune doit faire la paix avec elle-même avant de comprendre qu’elles sont plus fortes lorsqu’elles se retrouvent et s’unissent », soutient Stéfanie Clermont.

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Le livre de la semaine: La chaleur des mammifères

Biz, La chaleur des mammifères, Leméac

L’histoire: À 55 ans, René McKay, professeur de littérature fraîchement divorcé, est blasé. Il n’aime plus enseigner, jugeant ses élèves paresseux et ses collègues, insipides. L’amour? Très peu pour lui. McKay ne voit pas grand-chose de rose en l’avenir. Pourtant, la grève étudiante qui naîtra devant ses yeux lui redonnera espoir en la nature humaine.

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Yannick Haenel remporte le Médicis pour «Tiens ferme ta couronne»

PARIS — Le romancier Yannick Haenel a remporté jeudi le prix littéraire français Médicis pour «Tiens ferme ta couronne», un roman déjanté où l’on croise Michael Cimino, la déesse Diane, un dalmatien nommé Sabbat et un maître d’hôtel sosie d’Emmanuel Macron.

Âgé de 50 ans, Yannick Haenel, finaliste malheureux du Grand prix du roman de l’Académie française et du prix Goncourt, a été choisi au 4e tour, a annoncé Frédéric Mitterrand, membre du jury Médicis.

Le romancier, publié chez Gallimard, a dédié son prix, un des derniers prix littéraires de la saison, à Anne Wiazemsky, membre du jury du Médicis décédée en octobre.

«Comme mon livre porte sur les noces entre le cinéma et la littérature, si quelqu’un l’a incarné merveilleusement c’est elle. Baisers à Anne Wiazemsky», a dit l’écrivain.

«J’ai deux passions dans la vie: le cinéma, notamment le cinéma américain et la littérature. J’ai essayé avec ce livre d’assouvir ma cinéphilie avec des phrases», a encore déclaré le romancier.

Le prix Médicis étranger a été attribué au romancier italien Paolo Cognetti pour Les huit montagnes (Stock), traduit par Anita Rochedy et le Médicis essai a récompensé l’Américain Shulem Deen pour Celui qui va vers elle ne revient pas (Globe), traduit par Karine Reignier-Guerre.

Quinze romans français étaient en lice pour le prix, le jury n’ayant pas réussi à se réunir pour affiner sa sélection.

«Nous avions une liste assez longue, mais plein de bons romans», a plaidé Frédéric Mitterrand.

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André-Philippe Côté, l'homme aux 8000 caricatures

André-Philippe Côté célèbre cette année ses vingt ans en tant que caricaturiste attitré du Soleil. Le poids du chiffre rond l’a incité à replonger dans ses 8000 caricatures (et plus de 50 000 esquisses!) pour bonifier sa revue de l’année d’une ligne du temps en vingt dessins.

Lorsque nous le rejoignons près de sa table à dessin pour une entrevue matinale — notre caricaturiste est toujours le premier arrivé dans la salle de rédaction —, André-Philippe Côté met la touche finale à un dessin qui accompagnera le bilan de la première année de Donald Trump en tant que président. L’hurluberlu à couette jaune est entouré par un nuage de logos de Twitter qui ont maculé de fientes le bureau ovale. Un trait physique reconnaissable, un comportement particulier et hop! le personnage naît sous le crayon acéré de Côté.

Le président Trump est LA personnalité qui a marqué 2017. «Pas juste à cause du personnage, mais parce qu’il incarne aussi la mouvance mondiale des tribuns populistes. Trump est le représentant suprême, il est l’incarnation de quelque chose de plus grand que lui», analyse le caricaturiste.

L’enjeu international le plus important, selon lui, aura été (et continuera d’être) l’immigration et la mouvance des populations. «Ça va loin, et on constate qu’on est démunis devant le phénomène. Pour moi c’est un signe annonciateur de quelque chose qui va s’accentuer», indique-t-il.