Malgré l'amertume sous-jacente des Passants, Luc Moquin a évité le fatalisme.

Les Passants, de Luc Moquin: Passer des larmes au rire

Sur scène, de grandes cloisons vitrées réinventent une ville anonyme. Ou peut-être une volière urbaine : après tout, des cris d'oiseaux n'accueillaient-ils pas en sourdine le public ?
Mais en dépit de ces piaillements, et malgré le catalogue ornithologique qui sert d'affiche à la pièce Les Passants, il ne sera jamais vraiment question d'oiseaux. C'est plutôt de voisinage, de cohabitation et d'une forme d'engourdissement social qui caractérise notre urbanitude, que traite cette pièce de Luc Moquin présentée jusqu'au 12 mars au Great Canadian Theater Company (GCTC) d'Ottawa. En français, avec surtitres voletant au-dessus des têtes des comédiens.
Pas d'oiseau, mais une sorte de grippe aviaire. Appelons ce virus l'aliénation. L'isolement. La torpeur. Ou peut-être le point de bascule entre la mélancolie et la colère. Peu importe le mal dont elle est atteinte, la foule de personnages convoqués ne semble plus savoir comment tisser de liens socioaffectifs avec l'autre, qu'il soit ami, amant ou voisin. Une société socialement inapte. Maladroite, dans le meilleur des cas. Et oublieuse. Comme si le confort, le conformisme et l'anonymat engourdissant de la ville l'avaient condamnée à l'oubli. Une espèce humaine aliénée par sa cervelle d'oiseau, en quelque sorte...
La pièce de Luc Moquin ne déroule pas un récit chronologique : il s'agit d'une mosaïque bariolée de sketches dont l'ordre importe moins que l'effet de résonnance provoqué. L'amertume des personnages s'empile sur les désillusions des suivants. Les défis de l'un font écho aux déficiences des autres. 
Et les saynètes défilent au rythme de ces Passants qui se croisent, souvent sans se comprendre ni s'étreindre. Parfois même, sans se parler directement. Des têtes de linottes en quête de sens. Qui, sans trop savoir comment s'y prendre, rêvent de se libérer du poids de la routine. 
Ce sujet du « lien social » fait d'ailleurs écho à la démarche artistique visée, puisque cette pièce signée par le Théâtre la Catapulte, mais coproduite par et présentée par le très anglophone GCTC, vise à « réconcilier deux pratiques théâtrales », voire à réunir deux publics. Les surtitres viennent d'ailleurs jouer le rôle de facilitateurs, de liens de communication. À ce titre, choisir Ottawa, capitale par essence emblématique des « deux solitudes » culturelles du Canada, pour présenter Les Passants en grande première mondiale nous paraît un choix des plus pertinents.
Lors de la représentation à laquelle nous assistions vendredi soir, la réponse du public - essentiellement anglo ou bilingue - était enthousiaste. Mais force est de constater que cette proposition théâtrale surtitrée a refroidi le grand public : la salle du GCTC n'était même pas à moitié pleine. 
C'est donc devant un parterre d'oiseaux rares (mais capable de battre des « ailes » pour manifester son contentement) que les comédiens Mélanie Beauchamp, Andrée Rainville, Benjamin Gaillard et Yves Turbide, qui se partageant la trentaine de rôles des Passants, se sont glissés avec truculence dans les fissures du ciment social que gratte Luc Moquin, dont les répliques sont plus fulgurantes qu'un oiseau en pleine chasse.
ombres et Poésie
Difficile mandat - relevé avec panache - que celui de ce quatuor qui, d'une scène à l'autre, doit doit sauter d'un costume à l'autre, mais, surtout, changer instantanément de ton, du plus dramatique au plus clownesque, en passant par le carrément burlesque. Et ce, tout sans s'éloigner de la dimension poétique de la mise en scène de Jean Stéphane Roy. Le directeur artistique de la Catapulte a misé (en partie) sur l'esthétique du théâtre d'ombres. La transparence des panneaux permet toutes sortes de petites surprises marginales. Visuellement, c'est très réussi. Même si ça oblige à tamiser les lumières... et à plisser les yeux pour mieux « lire » les visages, parfois.
M. Roy a su varier les plaisirs, de sorte que ses trouvailles esthétiques n'ont jamais l'air d'une formule appliquée : ici, une simple silhouette évoque les contours d'un amoureux qu'on ne reconnaît plus, et dont on s'est lentement distancé ; là, l'écran laisse transparaître une course-poursuite qui se prolonge derrière le décor ; ailleurs, les ombres projetées à l'écran se font l'incarnation d'un souvenir fantasmé, créant une rupture amusante avec la réalité décrite et jouée sur scène. Cette dernière idée était séduisante et le résultat, jubilatoire... quoiqu'un peu cacophonique, car les comédiens « ombres » lancent certaines répliques en même temps que les comédiens sur les planches, sans parvenir à synchroniser parfaitement leur voix. Dommage ! Et chut !, à l'avenir ?
Gradation comique
« Nous sommes dans un pays libre. Tristement libre », écrit l'auteur. Mais malgré l'amertume sous-jacente des Passants, Luc Moquin a évité le fatalisme. Même routinière, bancale, étouffante ou vaine, la vie des personnages est riche d'enseignements, de rires et de larmes. 
Et la gradation loufoque de la mise en scène aide gommer les aspects déprimants de ce texte qui débute avec l'Enfer de Dante et se poursuit en évoquant l'intrusive suprématie de la publicité (« De quel droit me regardez-vous exister ? » hurle Andrée Rainville à l'ampoule, symbole d'un marketing à la Facebook, qui la scrute en lui promettant mille lumières), en prédisant l'éclatement d'une bulle ontologique, en annonçant qu'un tireur armé se balade sur la Colline, et qui fait mine de dépeindre l'amour, cette pulsion qui pousse vers l'autre, comme une forme de terrorisme social.
Heureusement, les pénultièmes sketches, complètement farfelus, viendront dérider l'ambiance. On y verra Mélanie Beauchamp (en snobinarde se faisant installer un piano), Benjamin Gaillard (en débile léger à bretelles) et Andrée Rainville (en espionne surréaliste), s'en donner à coeur joie dans l'exploration d'un jeu physique, aussi débridé qu'hilarant. Et on découvrira comment la danse moderne peur servir de  thérapie de couple. Si, si...
POUR Y ALLER : 
The Great Canadian Theater Company
(1233, rue Wellington West)
Jusqu'au 12 mars.
www.gctc.ca ; (613) 236-5196