Denise Robert

Les mensonges dans la dentelle

Le temps, c’est de l’argent.

Le temps, c’est aussi la matière première avec laquelle travaille la productrice Denise Robert, dont la société, Cinémaginaire, a financé le nouveau long métrage d’Émile Gaudreault, Menteur — et tous ses précédents films depuis Nuit de noces, en 2001.

Quand elle parle de son travail, la grande argentière de Cinémaginaire ne compte pas instinctivement en dollars dépensés : elle calcule les choses en temps, ce produit de luxe qu’elle négocie avec le souci de donner aux créateurs du film les moyens — temporels — de bien faire leur boulot.

« Les producteurs se divisent en plusieurs catégories. Moi, je me considère un producteur créatif », explique la femme d’affaire originaire d’Ottawa, qui a entre autres produit plusieurs des films de Léa Pool (dont À corps perdus, dès 1988), Luc Dionne (Aurore), Denise Filiatrault (les deux Laura Cadieux), Robert Lepage (Le Confessionnal), sans oublier ceux de son conjoint, Denys Arcand, dont Les Invasions Barbares, lauréat du tout premier Oscar décerné à un long-métrage canadien, en 2004).

« Au-delà du travail de base, qui consiste à monter des financements, j’ai un métier d’accompagnement. Quand tu travailles avec une équipe créative, c’est un travail d’équipe : on travaille tous pour le film. [...] Pour moi, l’important c’est de pouvoir travailler dans la dentelle. Alors, je donne le temps » aux artisans du film.

Du temps « de plateau », en faisant raisonnablement preuve de largesses au moment de déterminer le nombre de journées de tournage. Mais aussi à toutes les étapes de la postproduction. Car, « il est important de bien gérer le tournage, parce que’on peut mettre en péril la postproduction », en débordant...

Cette « perfectionniste » autoproclamée veille ainsi à ce qu’on ne rogne pas sur le nombres d’heures dévolues au montage, à la conception de la trame musicale ou au mixage de la trames sonore. Voire même à l’ajout d’effets spéciaux numériques, dans le cas de Menteur. « J’ai jamais eu [à gérer] des effets spéciaux aussi complexes. Ça a pris des mois de recherches pour trouver [à des coûts concurrentiels] les effets qui correspondaient à la vision d’Émile. »

« Je donne le temps [nécessaire], parce que ce qui est important, pour moi, c’est que le créateur puisse dire “J’ai fait le film que j’ai voulu faire” », poursuit celle qui est chargée du chronomètre.

« 1:54 était très difficile à financer, on a tourné dans des écoles, on a trouvé des façon de filmer les élèves pendant les pauses parce qu’on n’aurait jamais eu les moyens de payer autant de figurants. Au final, [le réalisateur] Yan England m’a dit qu’il avait réussi à faire ce qu’il voulait ». Idem pour Denys Arcand, avec La Chute de l’empire Américain, confesse-t-elle.

« Chaque film est un cheminement avec les créateurs. C’est un privilège de les accompagner et d’aller jusqu’au bout de leur vision », dit Denise Robert, également fière de tous les bébés cinématographiques qu’elle a contribué à mettre au monde.

Denise Robert se garde bien de « juger leur façon de raconter une histoire ». Sa griffe, elle l’appose en « remettant en question » la pertinence de certains choix, ou en proposant des idées.

Pour Menteur, elle a par exemple suggéré qu’on confie à Denise Filiatrault un personnage secondaire. « Émile était convaincu qu’elle allait refuser le rôle. » Finalement, la dramaturge s’est prêté au jeu avec un plaisir volubile.

« Si je lis une scène que je ne trouve pas drôle, je le dis. Par respect. Denys m’a dit un jour : “Ne te censure pas. Mets tout sur la table, et le créateur gardera ce qui l’inspire. »

« Je ne me considère pas comme un expert [du cinéma et de la narration], mais comme le premier spectateur d’une histoire que quelqu’un veut raconter. » Un « spectateur privilégié », ajoute cette « amoureuse » des créateurs et des histoires ».

« Me faire raconter une histoire, c’est une passion et un privilège... »