Pour se rendre à l’école, les enfants partent chaque jour de l’île aux Grues en avion.

Les îles du Saint-Laurent, fragiles et merveilleuses

Si on fait abstraction de Montréal et Laval, combien de Québécois vivent sur une île ? Le nombre est si faible que l’avenir de plusieurs communautés semble compromis, notamment celles où on ne retrouve aucun enfant. C’est donc avec des sentiments mêlés qu’on tourne la dernière page du livre Le Saint-Laurent d’île en île, publié par Les Éditions La Presse. On reste sous le charme des photographies d’Olivier Pontbriand, tout en ressentant un pincement au coeur en raison des situations dépeintes par le journaliste Philippe Teisceira-Lessard.

Au fil de trois étés, le duo a visité des îles nichées aux confins de la Côte-Nord et d’autres se situant dans l’orbite de la Métropole. Entre ces extrêmes, ses excursions lui ont permis de découvrir des lieux souvent enchanteurs, même quand la nature se présentait sous son jour le plus austère. Des réserves naturelles ont été entrevues, où seuls les animaux ont droit de cité. Même elles ont leurs problèmes, comme l’illustre la disparition imminente du chardon de Mingan, l’un des joyaux de l’île Niapiskau, c’est la fragilité des peuplements humains qui a produit l’impression la plus forte.

Le village de Harrington Harbour est l’un des plus beaux du Québec, comme l’illustre cette image tirée du livre Le Saint-Laurent d’île en île.

« Déjà, la situation est critique à l’île d’Entrée et à l’île Verte, où il n’y a plus d’enfants. Qu’arrivera-t-il dans dix ou 15 ans ? Est-ce qu’elles seront encore habitées ? Y viendra-t-on seulement l’été ? Ce sont des situations de ce genre qui montrent à quel point il était important de conserver des traces, de témoigner de la façon dont les gens vivent. Nous nous sentions comme des anthropologues du dimanche », a fait remarquer Philippe Teisceira-Lessard il y a quelques jours, au cours d’une entrevue téléphonique accordée au Progrès.

Au même titre que les lecteurs, il a été fasciné par le génie propre à chaque communauté, par cette façon qu’elles ont de se mouler à leur environnement. Certaines pratiquent la pêche pour assurer leur subsistance, alors que d’autres misent sur l’agriculture et le tourisme. Au-delà des considérations économiques, cependant, il y a l’univers mental conditionné par le cadre physique, l’isolement et les souvenirs qui, fréquemment, embrassent plusieurs générations. Les personnes âgées rencontrées dans une résidence de L’Isle-aux-Coudres l’expriment éloquemment. Leur désir le plus cher est d’y finir leurs jours en regardant vivre ce fleuve qui est un peu leur berceau.

Bien qu’elle soit majestueuse, l’île d’Entrée n’arrive plus à retenir ses enfants.

« Ce qui est impressionnant, c’est le contraste entre la fragilité des îles, des communautés qui y sont établies, et le désir des gens de rester là, même si c’est compliqué. La grande leçon que je retiens, à la fin de ce projet, c’est qu’ils veulent résister », note Philippe Teisceira-Lessard. À L’Isle-aux-Coudres et à l’île aux Grues, il croit que leurs chances d’y parvenir sont bonnes. Il y a de l’activité économique et la population est plus importante. En plus, des personnes expriment le souhait de s’y établir, ce qui n’a aucune chance de se produire sur le Haut-Fond Prince, le seul lieu dont l’homme revendique la paternité.

Ce phare a été construit près de l’embouchure de la rivière Saguenay, en 1964. Trois gardiens y ont cohabité jusqu’en 1988, moment où les opérations furent automatisées. Hormis quelques fêtards, seuls des employés de Pêches et Océans Canada s’y rendent en hélicoptère pour entretenir les équipements. C’est pendant l’une de ces sorties que des images ont été captées, des images grises et rouges où les hommes font figure d’intrus. « C’est particulier, quand on essaie d’imaginer le quotidien de ceux qui vivaient là, en particulier pendant la violente tempête survenue en 1966 », relate Philippe Teisceira-Lessard, en référant aux vagues de 15 mètres qui avaient balayé le pilier.

Voici les stars de l’île Brion: sa population de phoques. Il y en a de 6000 à 8000 sur un espace ne dépassant pas 6,5 kilomètres carrés.

L’une des caractéristiques du livre de 256 pages tient à la place qu’y tiennent les photos, jolies sans faire touristique. Chaque fois qu’ils se pointaient sur une île, les deux camarades cherchaient à raconter une histoire, tout en montrant à quoi ressemble le site. À la conclusion de cette belle aventure, ils ont sélectionné les reportages les plus pertinents, remanié quelques textes, dans le but d’en faire un livre. « Nous avons apprécié cette occasion de s’évader un peu, au lieu de couvrir des choses à Montréal. Nous avons maintenant hâte de voir si cet ouvrage intéressera beaucoup de gens. Nous croyons que c’est un sujet porteur », avance Philippe Teisceira-Lessard.