Dans son roman <em>Les dépossédés du Vieux-Hull</em>, Pierre Raphaël Pelletier se penche sur les expropriations imposées aux résidents de l’ancienne ville de Hull, quand, entre 1969 et 1974, «on a fait passer l’île de Hull de l’ère industrielle à l’ère post-industrielle».
Dans son roman <em>Les dépossédés du Vieux-Hull</em>, Pierre Raphaël Pelletier se penche sur les expropriations imposées aux résidents de l’ancienne ville de Hull, quand, entre 1969 et 1974, «on a fait passer l’île de Hull de l’ère industrielle à l’ère post-industrielle».

Les dépossédés, ou le crime contre l’humanité du Vieux-Hull

Dans son roman Les dépossédés du Vieux-Hull, Pierre Raphaël Pelletier se penche sur les expropriations imposées aux résidents de l’ancienne ville de Hull, quand, entre 1969 et 1974, «on a fait passer l’île de Hull de l’ère industrielle à l’ère post-industrielle».

Quoique fictif, ce «récit poétique» mettant en scène deux frères unis par la poésie et l’art, s’inscrit dans un cadre historique très fouillé.

Les expropriations, ce «démembrement sauvage», furent politiquement justifiées par la construction d’édifices gouvernementaux, rappelle d’emblée l’auteur d’Ottawa-Gatineau (il est aussi peintre et sculpteur).

Un «acte de barbarie» socioculturelle, estime  M. Pelletier, qui s’en scandalisait déjà en 2003, dans Le retour à l’île (Le Nordir). «Sur les 22 livres que j’ai écrit, cette problématique et cette mémoire amère a toujours été centrale», avoue-t-il.

Dans ce nouveau roman, il parle carrément de «crime». Perpétré par des promoteurs sans scrupules, avec la «complicité» de politiciens haut placés.

Un crime contre «l’humanité», en quelque sorte. Car, à ses yeux, on a «tué» ce centre-ville aux «allures de «village, avec toute l’humanité que ce mot contient». 

Cadre historique

«Assumée» et orchestrée, la décision politique fut délibérément prise pour freiner le développement économique de l’île de Hull, dénonce-t-il. Par la bande, le geste reflète la volonté de fragiliser le Québec et de faciliter son intégration dans le giron de la fédération canadienne... entre autres pour de nuire aux velléités autonomistes de la province, analyse Pierre Raphaël Pelletier.

Il a été aux premières loges de cette crise sociale qui a marqué le tournant des années 70. Aussi le ton de son récit oscille-t-il entre la nostalgie, celle des souvenirs personnels, et la colère, lorsqu’il met en lumière certains faits liés aux expropriations. Entre la rigueur et l’aigreur.

Les dépossédés du Vieux Hull (Éditions David) donne un cadre historique assez précis de ce carnage organisé par les trois paliers de gouvernement», promet M. Pelletier. Il a trempé sa plume dans l’encrier d’auteurs (André Couture, surtout) et historiens (Roger Blanchette, en particulier), dont les anecdotes sont abondamment citées au fil des pages. Un gage de «rigueur» intellectuelle. 

Légitimé par sa démarche documentaire, Pelletier s’autorise cette fois quelques extrapolations – des théories «cohérentes» avec tout ce qu’il peut prouver. Il se plaît par exemple à évoquer «les effets à court et moyens terme» provoqués par les gestes politiques de l’époque. 

Rapaces

«Ils ont tout fait pour éradiquer 150 ans de histoire de ce milieu ouvrier et forestier de l’époque», déplore M. Pelletier, en dénonçant  au passage les méthodes peu démocratiques – pressions politiques, tordages de bras  et  «menaces de morts» – de certains individus pressés d’arriver à leurs objectifs. 

Sans oublier les «délits d’initiés» et autres changements de zonage grâce auxquels se sont enrichis certains «promoteurs, notaires et avocats». « C’est pour ça que je parle de ‘dépossédés’.»

Au détour de son récit, il  n’hésite pas à publier certains noms, en mpeme temps que ceux des ministres et autres hauts dirigeants de l’État responsables selon lui de ces expropriations «irresponsables». 

À commencer par le député de la circonscription de Hull, Oswald Parent, qui «a fait tout en son pouvoir pour que ça arrive».  Parent, souligne Pelletier, avait un profond mépris pour ce quartier qui était à l’époque une poche de pauvreté. «Il  avait une haine» pour cette population défavorisée. 

À la fin de sa vie, il aurait même avoué à un confident que «son plus grand regret, c’était de ne pas avoir réussi à se débarrasser des pauvres» au cours de son mandat, soutient l’écrivain.

Pierre Raphaël Pelletier

« «Les buldozzers déchiraient les rues, comme des tanks.» »
Pierre Raphaël Pelletier

Pourtant, cette plèbe, «c’était des ouvriers, de gens qui travaillaient pour Ezra B. Eddy et dans les usines tout au long de la rivière. Une population ignorante... donc ignorée, qu’on a  mise à l’écart en lui faisant signer [...] des lettres d’expropriation, contre 7000 $ pour leur maison». 

C’est ainsi que «1600 à 1800 familles sans argent ni filets sociaux ont été refoulées en périphérie à Pointe Gatineau et en périphérie. [...] C’était la panique !»

Pelletier  était dans la vingtaine. «Tout vibrait au 133, rue Champlain, où j’habitais», se remémore-t-il en évoquant «les buldozzers [qui] déchiraient les rues, comme des tanks».  

Incendies louches

Tout cela, pour permettre de mettre en branle «la vision de Pierre Elliott Trudeau qui voulait déposer une forte présence gouvernementale dans la région. Le 20 mai 1969, Trudeau – moi, je l’appelle César – a signé un investissement de 200 millions $ qui consistait à raser Hull tel qu’on l’a connue, pour construire le nouveau pont (du Portage) et les tours à bureau des Terrasses de la Chaudière», retrace-t-il.

«Le palais justice et le bureau de poste ont été [rapidement] détruits. Ç’a duré jusqu’en 76, avec l’Hotel Duvernay, qui a fini brûlé par le feu. C’était un acte de barbarie inimaginable. Le carnage d’une ville en flamme...»

Car, «En même temps qu’on détruisait le Vieux Hull, il y avait – comme par hasard – des feux si synchronisés que les gens pensaient que c’était l’œuvre de la mafia», rappelle aussi l’écrivain, en s’appuyant cette fois sur les recherches que l’historien Raymond Ouimet a consignées dans le livre Une ville en flamme.

« Quand l’Hôtel de ville de Hull a brûlé, on est sûrs que l’incendie était d’origine criminelle.» Or, des «mains puissantes ont empêché que l’enquête débouche sur quoi que ce soit», tempête-t-il. «C’était noyé dans la peur, la panique et la désinformation!»

Devoir de mémoire ouvrière

Les faits abordés dans Les dépossédés du Vieux-Hull ont été passablement «oubliés», déplore son auteur. Aujourd’hui, les gens qui s’établissent en Outaouais «proviennent d’un peu partout [pour travailler] et très peu d’entre eux connaissent l’histoire du Vieux Hull», regrette M. Pelletier, qui se fait un devoir d’honorer la mémoire «ouvrière » sa ville natale.

Parce que, se désole M. Pelletier, l’oubli et l’indolence collective ne peuvent que nourrir la convoitise «gourmande» des promoteurs immobiliers qui, «encore aujourd’hui», se présentent avec des plans de tours à condos «luxueuses» sous le bras, cherchant à grignoter le peu qu’il reste des quartiers patrimoniaux du secteur Hull.