Le ciel à gagner, par David Ménard

Les cieux de David Ménard

D’une main, il a « exorcisé » les années « abrutissantes » passées au sein de la fonction publique. De l’autre, il a mis en scène le chemin de croix d’une Marie-Madeleine bien d’aujourd’hui. Avec pour résultat que le Franco-Ontarien David Ménard publie coup sur coup deux titres, cet automne : Le ciel à gagner et L’autre ciel. Parce que l’enfer n’est pas que pavé de bonnes intentions : il peut aussi être synonyme d’une certaine forme de rédemption.

« Je n’aurai pas été fonctionnaire pour rien ! » clame en riant l’auteur originaire de Green Valley, dans l’Est ontarien, à l’autre bout du fil.

David Ménard

Dans Le ciel à gagner (L’Interligne), David Ménard pose un regard dur sur « l’enfer du 9 à 5 », mais aussi sur la solitude des êtres, l’amour virtuel, la société de surconsommation et la pression de l’hyper-productivité en cette ère de « joyeux présentéisme amorphe, de l’absentéisme zélé et de l’accessibilité portable et futile en tout temps ».

« C’est une ode aux employés de bureau dont les ambitions ont été déçues par le système, un recueil sur la désillusion de la routine. J’ai pour ma part œuvré cinq, six ans au fédéral, sans jamais vraiment réussir à expliquer ce que je faisais à ma grand-mère, tant j’avais l’impression de travailler dans le vide, d’occuper un poste au titre aussi ronflant qu’absurde », explique le trentenaire.

Entre roman et poésie en prose, ses constats sombres balancent, comme en témoignent les noms de ses personnages : Marie-Terne, Marie-Grisée, Marie-Argentée…

« Vous espérez plus que tout que le gris s’éteigne chaque fois que vous fermez les yeux », écrit l’ancien fonctionnaire qui aujourd’hui télé-travaille, entre autres comme traducteur pour l’Accueil francophone de Thunder Bay.

Marie-Madeleine des temps modernes

Dans L’autre ciel, récit publié celui-là chez Prise de parole, David Ménard souhaitait présenter « une Marie-Madeleine des temps modernes ». À quoi ressemblerait-elle ? Quels seraient son combat et son identité ? s’est-il notamment demandé.

« Pour moi, Marie-Madeleine demeure le personnage le plus humain de la bible, à l’instar des autres impurs et marginaux que sont Lazare et Judas, par exemple. J’ai donc voulu faire ressortir cette dimension de ce qu’elle est. »

« Le désir est un désert où dorment bien des kamikazes au cœur meurtri / il ne concerne jamais l’autre et ne dépasse jamais la frontière des paupières / Et Marie-Madeleine, comme toujours, elle jouit comme elle prie, les yeux ouverts, parce qu’elle sait que c’est par le regard qu’arrivent les plus grandes déceptions ».

David Ménard a donc fait de la plus connue des pécheresses un homme, qui s’habille en femme et se prostitue afin de payer le changement de sexe qui rendrait possible sa métamorphose et son bonheur. Ce faisant, il traite sans fard de religion, de prostitution et de transidentité.

« C’est un peu sacrilège, et j’ai accumulé les couches de malaise en évoquant tout ça dans un même texte, je sais, mais je ne suis quand même pas le premier à revisiter les thèmes ou les personnages de la bible non plus, soutient l’auteur. En fait, ce qui m’inquiétait vraiment, en cours d’écriture, c’était bien plus la question d’altérité. Car à mes yeux, ce texte s’adresse à tous ceux et celles qui ont soif de renaissance. »

D’où les stations du chemin de croix qui rythment la quête de résurrection de Marie-Madeleine. « C’est une célébration de la différence, parce que nous sommes toujours en mouvements, en changements, dans nos vies. Et parce qu’au final, nous aspirons tous à être la meilleure version de nous ! »

Quand on lui fait remarquer que le titre de son précédent recueil Neuvaines, couronné du Prix de poésie Trillium 2016, renvoyait lui aussi à un terme emprunté à la religion et à une forme de spiritualité, et que le mot ciel est partie prenante des titres de ses deux livres, le Franco-Ontarien ne cache pas qu’écrire lui permet de se « réapproprier » son héritage religieux et les valeurs qu’on lui a inculquées enfant.

« Je ne suis pas pratiquant, j’ai développé mes propres croyances, mais je comprends aujourd’hui que je vais toujours parler de religion d’une manière ou d’une autre, dans ce que j’écris », conclut-il.