L’auteur Jean-Jacques Pelletier a écrit un nouveau roman, «Radio-Vérité — La radio du vrai monde», paru aux éditions Alire.

L'écrivain Jean-Jacques Pelletier au fond de la radio-poubelle

Jean-Jacques Pelletier s’aventure en terrain miné avec son dernier roman, «Radio-Vérité», qui aborde le thème de la radio d’opinions tranchées, communément baptisée radio-poubelle. Or, malgré les apparences, l’auteur ne cherche pas à régler des comptes ou à s’ériger en détracteur à tout crin de ces médias controversés, mais plutôt à comprendre les raisons derrière leur succès. Et ce qu’il entend ne le rassure guère.

«C’est très facile de jeter la pierre à ces radios, mais on ne s’interroge jamais sur ce qui a pu les rendre possibles. C’est se tromper de cible que de chercher à trouver des responsables individuels à des phénomènes collectifs. Sans un public pour les soutenir, elles n’existeraient pas. Comment se fait-il qu’il y ait autant de monde qui a envie de les écouter? C’est peut-être ça, le vrai problème», laisse tomber l’auteur lévisien, rencontré dans un café de la Rive-Sud.

Dans Radio-Vérité, Pelletier reprend sous forme de roman une nouvelle d’une quarantaine de pages publiée à l’origine dans la revue Alibis, en 2005. À peu près à la même époque, des milliers de manifestants étaient descendus dans la rue pour défendre la station CHOI Radio X, menacée de fermeture par le CRTC.

Treize ans plus tard, l’intrigue est demeurée la même à peu de choses près, soit l’enlèvement de l’animateur vedette de Radio-V, le défenseur «du droit du vrai monde à la vraie vérité», par un mystérieux groupe, le Front de libération des victimes.


« C’est très facile de jeter la pierre à ces radios, mais on ne s’interroge jamais sur ce qui a pu les rendre possibles »
Jean-Jacques Pelletier

L’inspecteur du Service de police de la Ville de Montréal, Gonzague Théberge, personnage récurrent dans l’œuvre de Pelletier, mène l’enquête, en collaboration avec une crack en informatique. Le propriétaire de la station CFOK (prononcer «Cé-Fo-Ké») est sur le gril, lui qui se frotte les mains de satisfaction en catimini devant ce coup publicitaire inattendu.

Pendant ce temps, quelque part dans un sous-sol, l’animateur a perdu de sa superbe, en étant soumis à la torture de l’écoute en boucle, attaché sur une toilette, de sa prose vulgaire et incendiaire…

Appel à l’irrationnel 

Jean-Jacques Pelletier n’est pas un auditeur fidèle des radios d’opinion de Québec, mais évidemment, pour les besoins de son ouvrage, il s’est soumis un moment à leur écoute. «Ce qui me frappe, c’est l’appel à l’irrationnel. Toute l’argumentation devient facilement idéologique. C’est du spectacle mais qui a son effet. Quand tu joues sur l’affectif, tu n’as pas besoin de développer», souligne l’auteur de 71 ans, qui avait analysé la montée de la société spectacle dans ses essais La fabrique de l’extrême: les pratiques ordinaires de l’excès et Les taupes frénétiques.

Même si les stations de radio qui font la pluie et le beau temps ne sont pas un «épiphénomène régional et pittoresque» limité à la région de Québec — qu’on pense à Howard Stern et Rush Limbaugh aux États-Unis —, l’ex-professeur de philosophie s’explique mal que leur engouement soit aussi fort. «J’ai l’impression qu’il existe à Québec un phénomène de compétition pour le marché. Les pires outrances arrivent toujours en prime time, pendant les sondages.»

Pour Jean-Jacques Pelletier, l’«universalisation radicale» de la radio-poubelle a été «prémonitoire» de ce qui allait survenir sur les réseaux sociaux.

À leur façon, en amont, ces médias ont cristallisé la grogne d’une frange de la population, inquiète d’une mondialisation galopante tenue responsable de la perte des emplois. Avec, à la clé, une poussée du populisme alimentée par l’extrême droite et une perte de confiance dans les institutions traditionnelles, jugées incapables de défendre leurs droits. La tentation de faire confiance à un «sauveur» est alors grande.

«Quand les gens ont l’impression que les institutions ne font pas ce pour quoi elles ont été créées, qu’elles sont devenues trop lourdes, trop bureaucratiques ou corrompues, ça devient facile de sombrer dans les théories du complot pour régler le problème. Quand les gens se sentent démunis et exclus d’un nouvel ordre mondial, il ne faut pas sous-estimer l’émergence d’une grande gueule pour dire ce qu’ils pensent. Les gens ont transposé en politique un comportement religieux. Ils veulent avoir un sauveur qui leur explique la vérité et qui les rassure.»

L’élection de Donald Trump en est le meilleur exemple, selon Pelletier. «Trump a libéré la parole. Il a très bien exposé sa philosophie dans ses livres sur la négociation: si tu reçois un coup, tu cognes 10 fois plus fort. On ne pourra jamais faire comme s’il n’avait jamais existé.»

Dans ce maelstrom où se mélangent radio-poubelle, réseaux sociaux au ton agressif et fake news, la vérité est de plus en plus orpheline.

«Sur Internet, ça ne discute plus, ça s’insulte. Ceux qui disent vrai sont ceux qui disent ce que je pense. On ne cherche plus à s’informer, mais à se faire conforter dans ses opinions. Notre rapport à la vérité n’a plus aucune importance. Mais si on ne peut pas se fier aux faits pour arbitrer nos différences, que reste-t-il? Uniquement des rapports de force?»

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ATTAQUES CIBLÈES, LANGAGE VIRULENT ET INFOS TENDANCIEUSES

En épilogue de son roman Radio-Vérité, Jean-Jacques Pelletier analyse le phénomène de la radio-poubelle à travers ses principales caractéristiques. «Comment ne pas reconnaître dans cette énumération le pire ce que véhiculent parfois les réseaux sociaux?» s’interroge-t-il. 

  • Des attaques ciblées contre des personnes et des institutions
  • Des jugements à l’emporte-pièce 
  • Un langage volontiers virulent — certains diraient vulgaires 
  • Une argumentation souvent plus émotive que rationnelle, privilégiant le recours aux préjugés et la condamnation sans nuances 
  • Une vision simplificatrice et manichéenne du monde de type: eux et nous (eux: les personnalités publiques, les politiciens, les élites); et nous (les auditeurs, les travailleurs, le vrai monde)
  • Une division binaire des médias : ceux qui sont au service de l’élite (qui la justifient, véhiculent sa propagande et contribuent à soumettre le peuple) et ceux qui sont au service du peuple (qui parlent des vraies affaires, disent la vérité que les autres cachent et contribuent à libérer le peuple)
  • Une mobilisation rapide des auditeurs sur la base d’informations souvent tronquées, incomplètes, tendancieuses, mal contextualisées… ou carrément fausses.  

JEAN-JACQUES PELLETIER. Radio-Vérité — La radio du vrai monde, Éditions Alire, 333 p.