Le livre de la semaine: La chaleur des mammifères

Biz, La chaleur des mammifères, Leméac

L’histoire: À 55 ans, René McKay, professeur de littérature fraîchement divorcé, est blasé. Il n’aime plus enseigner, jugeant ses élèves paresseux et ses collègues, insipides. L’amour? Très peu pour lui. McKay ne voit pas grand-chose de rose en l’avenir. Pourtant, la grève étudiante qui naîtra devant ses yeux lui redonnera espoir en la nature humaine.

L’auteur: Biz, de son vrai nom Sébastien Fréchette, est membre du groupe de rap Loco Locass, rendu populaire par la chanson Libérez-nous des libéraux. Il en est à son cinquième roman, après Dérives (2010), La chute de Sparte (2011), Mort-Terrain (2014) et Naufrage (2016).

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RAVIVER L'ÉTINCELLE

CRITIQUE / Une fois de plus, la plume de Biz aura été à la hauteur des attentes. Il nous livre un cinquième roman léché, qui porte à réfléchir sur le pouvoir qu’ont les gens sur eux-mêmes et leur environnement.

Le personnage principal, René McKay, est l’incarnation même de la désillusion. Professeur de littérature blasé, nouvellement divorcé, il s’enfonce volontairement dans le marasme, en plus de porter un regard méprisant sur son entourage, dont ses collègues, qu’il affuble de surnoms réducteurs. 

McKay n’est pas plus tendre à l’endroit de ses étudiants, qu’il juge pour la plupart paresseux et dénués d’originalité. L’enseignant y voit une jeunesse molle, à la dérive. Mais l’est-elle vraiment?

L’annonce de l’augmentation des frais de scolarité soulève la grogne. La rébellion s’organise. Et tout cela ravivera chez McKay une flamme qu’il croyait éteinte.

Comme son objet est moins délicat et moins tabou, La chaleur des mammifères est beaucoup moins chargé en émotions que son prédécesseur, Naufrage. Mais la passivité et le détachement du protagoniste, bourru comme pas deux, nous a fait rager quelques fois, nous donnant l’envie de lui reprocher sa mauvaise foi. 

Cela ne signifie pas que le bouquin manque d’humanité ni même d’humour (on n’a pu s’empêcher d’éclater de rire lors d’un certain passage à propos d’un tatouage. On n’en dit pas plus...)

Les amateurs d’action n’aimeront probablement pas. Les autres apprécieront le déploiement, lent, mais continu de l’intrigue, tel un crescendo qui culmine à la toute fin du récit. Lire Biz, c’est prendre place dans une embarcation pour se laisser porter, pour naviguer jusqu’à bon port. Une fois à destination, il nous confie les rames du canot: La chaleur des mammifères s’éteint par une conclusion ouverte qui nous laisse le plaisir d’imaginer la suite des choses. 

Marie-Ève Martel, La Voix de l'Est  ***1/2

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VOUS AVEZ DIT CYNIQUE?

CRITIQUE / Le regard que porte Biz sur le monde est dégoulinant de cynisme, comme le sont à leur façon Houellebecq et Beigbeder. Il faut aimer le genre pour apprécier. J’aime.

L’auteur sait y faire pour raconter la déchéance de son antihéros quinquagénaire, professeur de littérature désabusé et en perte de repères, qui a longtemps trouvé son salut dans la «philosophie insomniaque» de Cioran, ceci expliquant peut-être cela.

Les mots d’esprit et tournures de phrases assassines abondent pour décrire la désolation de sa vie sentimentale depuis son divorce. «Dans un couple, chaque compromis est un grain de sable. Au final, c’est le désert.» On rigole à la description d’une séance de cruise dans un bar et sa recherche de l’âme sœur sur un site de rencontres. Inévitablement, chaque fois, notre piteux René McKay se retrouve seul à ruminer son mal de vivre.

Il y a aussi sa vie professionnelle, guère plus réjouissante. Il est sans pitié pour ses collègues universitaires qu’il affuble de surnoms pas très gentils (La Pute, Ti-Coq, Dragon, La Corriveau), ainsi que pour ses étudiants, issus d’«une génération braillarde, fainéante, qui ne foutait jamais rien, mais criait toujours à l’injustice».

Sous la plume de Biz, si la jeune génération passe au cash, c’est pour mieux ressusciter avec elle et ses idéaux, en épilogue, à l’occasion du Printemps érable. Le soulèvement populaire permet à son personnage de renouer avec ses idéaux perdus, à l’occasion d’un débat (parfois trop didactique), entre les défenseurs d’une «conception utilitariste et individualiste de l’éducation» et ceux d’«une école gratuite et humaniste dont la mission était de former des citoyens libres, et non de fournir aux entreprises des cerveaux formatés».

Cette première incursion dans l’univers sans concession de Biz est suffisamment convaincante pour avoir le goût de découvrir ses œuvres précédentes, notamment Dérives, qui porte sur un autre désarroi, celui d’un nouveau père.

Normand Provencher, Le Soleil  ****

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EXTRAIT: LA PREMIÈRE PAGE

J’ai signé les papiers de divorce d’une main tremblante, j’ai balbutié à Vicky : «Je te souhaite d’être heureuse», et je suis sorti du bureau de l’avocat. Le stylo avait manqué d’encre et j’ai dû terminer ma signature en la gravant sur le papier. Sur le trottoir, j’étais enfin libre mais je ne savais pas quoi faire.

Sans trop de conviction, j’ai marché vers mon nouveau condo. Le temps était glacial. Les assauts de novembre annonçaient l’imminence d’un hiver éprouvant. Je courbais la tête pour limiter le vent qui s’engouffrait dans mon col. Des feuilles et des déchets tourbillonnaient dans les rues.

Voilà, c’était fait. J’avais anti-ci-pé ce moment depuis des années. Je m’étais imaginé délivré d’un grand poids, mais au lieu de ça, j’étais plutôt écrasé par une sourde mélancolie; un sentiment d’échec diffus et de regrets culpabilisants. À cinquante-cinq ans, divorcé après vingt et un ans de mariage usant, j’allais probablement finir ma vie seul. C’était aussi bien.

Une étude publiée dans Science a démontré que seulement 9 % des mammifères et 30 % des primates sont monogames. Chez l’humain, la monogamie est une anomalie. Historiquement, elle apparaît dans les sociétés où le pouvoir se transmet par le sang; la fidélité des couples garantit alors la lignée du géniteur. Mais depuis l’avènement des tests de paternité, le couple monogame n’a plus lieu d’être.

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À VENIR

  • 18 novembre: Michèle Ouimet, L’heure mauve (Boréal)
  • 25 novembre: Tom Hanks, Questions de caractère (Seuil)
  • 2 décembre: Janette Bertrand, Avec un grand A (Libre Expression)

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