Le livre de la semaine: Ici, ailleurs

Matthieu Simard, Ici, ailleurs, Alto

L’histoire: Après avoir perdu sa fillette de trois ans, un couple cherche à guérir ses blessures et retrouver l’espoir en s’installant à la campagne, près d’un petit village. La rencontre de plusieurs personnages énigmatiques jettera un autre éclairage sur son deuil.

L’auteur: Ayant étudié en droit et en journalisme, Matthieu Simard est un chroniqueur, blogueur, scénariste et auteur de Montréal. Il a écrit six romans, dont La tendresse attendra (2011) et Llouis qui tombe tout seul (2006). Il a bifurqué vers la littérature pour adolescents avec la série Pavel et a écrit le scénario du film tiré de son livre à succès Ça sent la coupe, de 2008.

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BLESSURES (TROP) PROFONDES

CRITIQUE / Dans Ici, ailleurs, il n’y a pas d’eau de rose. Juste la froide vérité d’un couple qui quitte la ville pour un village et qui tente, désespérément, de recoller les morceaux.

Marie et Simon, un couple dans la trentaine, déménagent dans un bled perdu pour fuir leur deuil. Ils croient qu’en s’enfermant dans la maison d’un vieux, qu’ils ont obtenue pour une bouchée de pain, ils vont retrouver le bonheur d’être ensemble et repartir sur des bases solides.

C’était sans compter leurs voisins, qui sont très peu nombreux, mais qui entrent quand même chacun leur tour dans leur vie, de façon insidieuse. 

Je m’attendais à un roman drôle, ou, à tout le moins, avec une pointe d’humour grinçant. Mais Matthieu Simard a plutôt choisi cette fois-ci de plonger dans le drame. Pur et dur. 

L’écriture d’Ici, ailleurs est si fine et réaliste qu’on s’imagine facilement le silence du terrain de jeux vide du village ou l’ambiance du bar miteux. Les personnages principaux ont les émotions à fleur de peau et semblent constamment marcher sur le bord du gouffre, ce qui tient le lecteur sur le bout de sa chaise. Des rebondissements inattendus sont efficacement déployés au fil des pages. 

Marie et Simon jouent tour à tour le rôle du narrateur, ce qui donne du rythme à ce roman de 126 pages, qui se lit en quelques bouchées seulement. C’est sans contredit un roman coup-de-poing, qui nous plonge dans nos propres expériences de deuil ou de difficultés amoureuses. Les non-dits, les phrases banales que l’on dit pour rassurer l’autre, l’illusion qu’on peut effacer le passé et refaire sa vie: tout y est. 

Sauf que la fin m’a déçue et m’empêche de donner une excellente note au livre. Elle laisse trop place à l’interprétation et trace difficilement la ligne entre le rêve et la réalité. Seuls les lecteurs qui aiment se poser mille et une questions sur la façon dont l’auteur a voulu terminer son récit seront servis.  Patricia Cloutier, Le Soleil  ***1/2

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VOYAGE AU BOUT DU DEUIL

CRITIQUE / Le deuil d’un enfant est de loin la plus terrible épreuve à subir pour un parent. C’est dans les lointaines contrées d’une guérison si difficile à obtenir, si la chose est possible, «dans un village à l’agonie couvert de cicatrices écarlates», que Matthieu Simard entraîne le lecteur pour son sixième roman.

Loin de l’humour léger de ses deux ouvrages précédents, Ça sent la coupe (porté au grand écran avec Louis-José Houde) et Échecs amoureux et autres niaiseries, Simard se fait ici plus tragique, plus poétique aussi, dans cette histoire dont on ne sort évidemment pas indemne en raison de son sujet. Une rupture de style étonnante qui fait mouche.

Les deux personnages, Marie et Simon, croient trouver dans la fuite un apaisement à leur mal intérieur. Peine perdue. «Le village est tellement petit que j’ai peur de ne pas me perdre», se désespère Marie. 

Puisque «chaque village a ses histoires, ses accidents, ses disparitions», ce bled jamais nommé a aussi ses fantômes. Les quelques habitants croisés apportent une touche étrange au récit, que ce soit ce garagiste entreprenant, cet épicier à la veille de vendre son commerce, cette ancienne serveuse sexy ou ce couple qui n’en finit plus de répandre son insupportable joie de vivre familiale auprès du couple endeuillé. «Ils sont les enfants que nous n’avons pas et nous détestons leurs parents d’être ce que nous ne sommes pas.» Brut et touchant.

La prose de Simard, efficace dans sa façon de décrire le quotidien, se décline entre langueur et rédemption, avec une légère touche d’humour pour éviter que l’exercice devienne trop lourd. Seul bémol, quelques métaphores qui laissent songeur, comme cette histoire d’antenne qui a un drôle d’impact chez les villageois.

De ce voyage au bout du deuil, on retiendra aussi cette touchante analogie mécanique : «Le monde, c’est comme des shocks… Des amortisseurs… Tu peux les écraser mille fois, ils vont absorber le coup, mais à un m’ment donné, y cassent. Pis quand y cassent, ça se répare pas.»  Normand Provencher, Le Soleil  ***1/2

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EXTRAIT: LA PREMIÈRE PAGE

Marie fixe le mur, le spectre d’une migraine flottant dans ses yeux gris. Ses ongles poignardent le carton de la boîte sur laquelle elle s’est assise. La palpitation de ce qui pourrait être son cœur, ou le mien. Le salon étroit. Les murs sales. Le soleil bas. Et le silence.

Le camion vient de quitter l’allée de terre battue. Il y a des boîtes par dizaines, en piles au fond de la pièce, et trois autres en face de moi. Marie tourne les yeux vers l’étui noir appuyé sur le mur. Un doigt qui masse sa tempe. Une grimace qu’elle essaie de dissimuler. Un tremblement dans son coude. Je connais par cœur les gestes qu’elle s’apprête à poser et la conversation qui suivra : la scène du violoncelle, nous l’avons répétée souvent, sans issue, sans mélodie non plus. Elle se lève, traîne ses pieds jusqu’à l’étui, l’ouvre, en sort son Josef Klotz, glisse jusqu’à une autre boîte, s’y assied, s’installe pour un concert qui n’aura pas lieu. Une inspiration, l’archet déposé sur les cordes, un soupir, son dos voûté, la déception.

— Chaque fois...

— C’est correct.

— Je sais pas pourquoi je le garde.

Elle range l’instrument, referme l’étui. Un doigt qui masse sa tempe.

— As-tu pris tes...

— J’en ai pris trois. Ça change rien.

Les plus beaux yeux du monde, couleur brume boréale, et au travers une douleur que je suis incapable de soulager. [...]

À VENIR

  • 21 octobre: Émilie Perreault, Faire œuvre utile (Cardinal)
  • 28 octobre: Dan Brown, Origine (Lattès)
  • 4 novembre: Sylvie Simmons, Leonard Cohen — I’m Your Man (Édito)

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