Jérôme-Philippe Bélinga et Ousmane Traoré, de Dubmatique

Le hip-hop québécois en quatre temps

DUBMATIQUE: LE RETOUR DES PIONNIERS

Il y a 20 ans, Dubmatique écrivait les premières pages du hip-hop. Après une longue absence, les cofondateurs OTMC (Ousmane Traoré) et Disoul (Jérôme-­Philippe Bélinga) reviennent sous les projecteurs avec une tournée qui s’arrêtera à Québec, le 3 novembre. 

Le rap a toujours eu à jouer du coude pour être reconnu dans l’industrie du disque au Québec. Embêté sur la façon dont on devait saluer les accomplissements de Dubmatique en 1997, l’ADISQ remettait au groupe le Félix de l’album... rock alternatif! L’année suivante, on créait une catégorie hip-hop/techno, qui allait couronner... Carole Laure! 

Deux décennies plus tard, le vent a quelque peu tourné. Bien que le genre doive encore se trouver d’autres canaux que les radios commerciales, il est en santé au point où les vétérans de Dubmatique ont été sollicités pour revenir sur les planches. 

«On essaie d’offrir à cette génération qui nous a connus le plaisir de revoir un groupe qui, il y a 20 ans, les a touchés d’une manière ou d’une autre», explique OTMC.

Rayonnement international

Pour l’instant, Dubmatique est davantage à l’étape de renouer avec le public, plutôt que de penser à écrire du nouveau matériel. Les Soul Pleureur, Plus rien n’est pareil et autres La vie est si fragile ont donc droit à un second souffle, ce qui permet de redécouvrir comment les gars ont forgé le rap québécois avec un français international, qui dépassait les frontières.

«Le Québec nous a adoptés, on n’a pas l’accent des Québécois, mais on parle avec le cœur, souligne OTMC. Et dans le rap, c’est la principale chose : de dire ce que tu as à dire de manière sincère. Ça nous a poussés à écrire un français qui n’avait pas de barrière dans le sens où on pensait à la Francophonie, on pensait aussi bien à nos amis à Dakar ou à Paris, mais comme tous les jeunes ici, avec peu de moyens, avec le cœur. [...] On a eu certains obstacles, mais peu importe, la communauté hip-hop a compris et a vu notre démarche et notre sincérité.»

Disoul et OTMC s’étaient d’abord rencontrés au Sénégal avant de se retrouver à Montréal et de former Dubmatique en 1992, rejoints par DJ Choice (Alain Benabdallah). Après des années passées sur la scène underground, ils lancent La force de comprendre en 1997, qui s’écoule à 125 000 copies, puis un album éponyme (1998), comptant deux collaborations avec des membres d’IAM, et Influences (2001), avec la toute première apparition de Corneille. Par la suite, le groupe se fait plus rare, les deux MC y allant d’albums solo. Un bref retour se fait autour de Trait d’union, en 2009.

«Ça faisait 10 ans qu’on était sur le terrain, qu’on produisait, qu’on touchait à tout. Et bon, la vie de tous les jours s’est poursuivie, j’ai eu trois enfants... DJ Choice est parti de son côté et là il est à Toronto. Tout ça a fait qu’on s’est éloigné, mais on a toujours été actifs dans la musique.»

Choyés malgré tout

Avec le recul, OTMC estime que Dubmatique a été choyé. Même si le hip-hop a souvent été confiné à la marge, le fait que le groupe était sur l’étiquette Tox lui a permis d’avoir de précieux alliés qui se battaient pour avoir accès aux projecteurs, aux radios, à MusiquePlus.

Depuis 2006, la musique n’est plus la principale source de revenus des rappeurs, or les gars continuent de s’investir sérieusement lorsqu’ils ont des projets. C’est ce qu’ils comptent faire avec leur présente tournée — ils ont d’ailleurs dû réaménager leurs vies de manière à être disponibles pour leurs fans.

«Sur les voitures, au Québec, c’est écrit “Je me souviens” et c’est vraiment une bonne devise, constate OTMC. Quand on est là, sur scène, on voit que les gens se souviennent de certains moments, de phrases qui ont été dites qui ont rapport avec leurs vies. On va essayer de s’inspirer de tout ça et de le faire encore à 100 %». Nicolas Houle

Dubmatique se produira à L’Anti le 3 novembre.

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2FACES: LE COUP D'ÉCLAT DU 83

Guy A. Lepage était en pleine animation du 24e gala de l’ADISQ, en 2002, lorsque les membres du 83, 2Faces en tête, ont fait irruption au Théâtre Saint-Denis, à Montréal. Prenant le micro, celui qui est né Francis Belleau avait alors réclamé plus de support médiatique pour le hip-hop québécois, ainsi qu’un jury spécialisé pour assurer le vote de l’Académie dans la catégorie rap.

Le coup avait été soigneusement orchestré. La troupe avait loué une imposante limousine afin que la trentaine de rappeurs débarquent en même temps sans avoir l’air trop louches aux yeux de la sécurité. 2Faces raconte aujourd’hui que le plan était de fonctionner à la manière d’une équipe de football, question que lui, le porteur de ballon, se rende jusqu’au micro de Guy A. Lepage. Ç’a fonctionné à merveille.

«On nous a ouvert les portes comme si on nous attendait! Peut-être que la limousine a joué un rôle là-dedans. On les a pris par surprise aussi. On avait la télé dans la limousine, alors on revenait d’une pause publicitaire, on attendait le bon timing pour être sûr qu’on ne nous coupe pas. C’était bien organisé!»


On les a pris par surprise aussi. On avait la télé dans la limousine, alors on revenait d’une pause publicitaire, on attendait le bon timing pour être sûr qu’on ne nous coupe pas. C’était bien organisé!
Francis Belleau

2Faces ne le cache pas : lui et les membres du 83 étaient furieux de ne pas avoir remporté le Félix de l’album hip-hop, décerné au gala hors ondes, perdu aux mains de Dubmatique. Ils avaient donc organisé leur fameuse sortie.

Peu de changements

Quinze ans plus tard, 2Faces n’est cependant pas convaincu que beaucoup de choses ont changé. Oui, il reconnaît que, lentement, l’ADISQ commence à mettre des artistes hip-hop dans ses diverses catégories, mais, selon lui, c’est parce qu’il est n’est plus possible de les ignorer. Des éléments sont restés les mêmes, comme l’absence ou la présence très limitée du genre dans les stations radio.

«On a allumé le feu, mais je ne pense pas qu’on a tellement eu de résultats, parce qu’on est quoi? 15 ans plus tard et je ne suis pas sûr que ça ait changé grand-chose. Ç’a peut-être éveillé certaines consciences, peut-être empêché les gens de refaire certaines erreurs, mais ce n’est pas comme s’il y avait eu un remue-ménage instantanément.»

Œuvrant désormais dans le milieu de la télévision, 2Faces reste proche de la sphère hip-hop, où il se permet des collaborations occasionnelles. Il ne mijote pas de retour sous les projecteurs, quoiqu’il ne ferme pas entièrement la porte, s’il pouvait trouver une musique dont il serait fier et qui lui permettrait de continuer d’avancer.

«C’est une musique de jeune, constate-t-il. Ce n’est pas péjoratif quand je dis ça, c’est difficile d’être relevant à un certain âge et de connecter avec ce public-là. De faire quelque chose que toi tu aimes et qu’eux sont prêts à recevoir. La recette magique, je n’ai pas la prétention de la connaître. Tant qu’à faire la même chose qu’à l’époque pour satisfaire le public d’antan, je préfère passer à autre chose.» Nicolas Houle

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LA GROSSE ANNÉE D'ALACLAIR ENSEMBLE

Les rappeurs d’Alaclair Ensemble sont loin d’être passés inaperçus cette année au tableau des nominations de l’ADISQ : six mentions pour leur album Les frères cueilleurs (dont deux se sont concrétisées en trophées jeudi), plus deux pour la tournée L’Osstidtour, qui leur a fait arpenter le Québec avec Koriass et Brown. 

«C’est sûr qu’on est contents. Ça clôture une grosse année pour nous. Ça fait longtemps qu’on fait de la musique. Dans les derniers mois, clairement, on a pu montrer notre musique dans un spectre un peu plus large qu’auparavant», note Akena Okoko, alias KNLO (ou KenLo Craqnuques, c’est selon…), qui récolte de surcroît deux nominations pour son disque solo, Long jeu (Album hip-hop et Révélation de l’année). 

Pour la première fois, le Félix du meilleur album rap sera remis au grand gala du dimanche, où Alaclair Ensemble offrira une prestation. Bref, c’est une autre vitrine qui s’ouvre pour l’autoproclamée «troupe de post-rigodon bas-canadienne», qui a depuis 2010 fait le plein de fans fervents, mais que de nombreux téléspectateurs moins initiés au genre risquent de découvrir dimanche soir. 

«Ça nous ramène à notre appartenance au hip-hop. Ça nous donne un peu un statut de représentants», reconnaît KNLO, qui relativise tout de même les honneurs. «On a toujours eu un gros respect pour ceux qui sont passés avant, avance-t-il. Ça adonne que c’est cette année qu’ils ont décidé de mettre le hip-hop un peu de l’avant et ça adonne que c’est nous qui étions là. C’est à la fois une satisfaction pour le travail qu’on a mis, mais il y a aussi une question d’astres qui s’alignent. On ne doit pas tout remettre sur soi-même.»

Alors que les vers d’Alaclair font courir les foules ici et s’exportent de plus en plus — le groupe revient du Mexique et une nouvelle tournée en France est à l’agenda avant la fin de l’année — KNLO voit d’un bon œil le fait que l’ADISQ s’ouvre davantage au hip-hop. Resterait maintenant aux ondes commerciales à faire de même. «On y va en mode respect pour l’industrie, assure-t-il. Mais si ça venait avec la possibilité d’avoir une chanson à la radio, ça serait bien. On est encore loin dans le process, mais c’est du bon, quoi…» Geneviève Bouchard

Alaclair Ensemble se produira à La Source de la Martinière le 24 novembre. KNLO est attendu sur la même scène (avec Koriass) le 16 décembre. 

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STEVE JOLIN: «IL ÉTAIT TEMPS!»

Avec les 14 nominations récoltées par les divers projets de sa compagnie, les Disques 7ième Ciel, Steve Jolin avait de quoi se réjouir à l’approche des galas de l’ADISQ. Et il pouvait déjà compter sur une première victoire, soit celle de voir la catégorie hip-hop enfin promue à la grande cérémonie du dimanche soir. 

«Il était temps! À force de frapper et de frapper et de frapper à la porte, elle commence à s’ouvrir», lance celui qu’on a connu comme rappeur sous le nom d’Anodajay. Depuis Rouyn-Noranda, il a fondé il y a une quinzaine d’années l’étiquette 7ième Ciel, où logent désormais des artistes comme Koriass, Alaclair Ensemble et Manu Militari, notamment. 

«Moi, ça fait déjà plusieurs années que j’en parle à l’ADISQ, que je leur dis que c’est LA musique que les jeunes consomment, reprend-il. Juste à comptabiliser les vues sur YouTube, il y a clairement un engouement. Il faut à un moment donné que le Québec se rende compte de ce qui se passe. C’est une belle victoire de passer au gros gala.»

S’il a toujours senti qu’un public «initié» répondait présent, Steve Jolin a observé une nette démocratisation du hip-hop dans les dernières années. Il évoque la «professionnalisation» de compagnies de disques comme la sienne, de Joy Ride (Silence d’or) ou d’Explicit. «On a vécu dans un monde parallèle de l’industrie musicale pendant longtemps. Ça ne veut pas dire qu’on ne tirait pas bien notre épingle du jeu, mais il a fallu qu’on développe nos réseaux, qu’on fasse les choses à notre façon pour réussir à rejoindre notre clientèle. Maintenant, la plupart des labels veulent avoir leurs artistes rap», note-t-il, citant en exemple Audiogram, qui a recruté la formation Loud Lary Ajust, ou Bonsond, qui a fait de même avec Dead Obies. 

Partout sauf à la radio…

Steve Jolin a surtout observé l’émergence d’artistes qui ont su s’imposer auprès d’un public jeune et indéniablement fervent. «Maintenant, la musique rap fait clairement partie de la musique populaire, avance-t-il. Il y a des artistes plus mainstream comme Koriass ou Dead Obies qui ont réussi à entrer un peu plus dans l’inconscient collectif. Ce sont des noms qui résonnent partout.»

Partout, sauf sur les ondes commerciales, toujours généralement imperméables au hip-hop. Parmi les rares exceptions, Koriass — qui pourrait dimanche être élu interprète masculin de l’année, une première pour un rappeur — a selon Jolin tourné «un peu». «Encore là, il a fallu qu’on leur mette dans la gorge, image-t-il. Il était partout, il est devenu l’un des artistes les plus populaires au Québec. Il a fallu que je me batte et ils ne l’ont pas joué partout.»


C’est clairement le Hawaïenne du rap
Steve Jolin, au sujet de Ça que c’tait, d’Alaclair Ensemble

Dans le même ordre d’idées, Steve Jolin estime que le «ver d’oreille» Ça que c’tait d’Alaclair Ensemble aurait dû se retrouver parmi les finalistes pour la chanson de l’année au gala de l’ADISQ, une sélection faite en partie à partir de palmarès de radios où la musique du groupe n’est pas diffusée. «C’est impensable qu’elle ne soit pas dans la liste. Cette chanson-là les a propulsés en France. Et c’est la même chose au Québec. Ils ont attiré une des plus grosses foules aux FrancoFolies l’an dernier. Peux-être qu’elle ne cadre pas dans le format des radios, mais c’est clairement le Hawaïenne du rap», indique-t-il, en référence à l’étonnant premier succès des Trois Accords, en 2003.  Geneviève Bouchard

Sous son nom de rappeur, Anodajay, Steve Jolin anime chaque dimanche l’émission Influence hip-hop sur la chaîne Influence franco de Sirius XM.