Le metteur en scène Mathieu Charette et son équipe de comédiens dans la pièce Les grandes chaleurs, présentée tout l’été au Théâtre de l’Île : Marc Antoine Morin, Sasha Dominique, Frédérique Thérien, Jonathan Charlebois et Richard Benard.

Le désir, ses grandes chaleurs et ses petits mensonges

Le Théâtre de l’Île propose un avant-goût des canicules estivales, avec Les grandes chaleurs. La pièce de Michel Marc Bouchard y sera présentée du 3 juillet au 24 août.

Toute première comédie écrite par l’auteur des Muses Orphelines, Tom à la ferme et La Reine-Garçon, la pièce Les grandes chaleurs, créée en 1991, avait rapidement connu une première adaptation à Hull — en 1993, sous la direction de Gilles Provost. Depuis, elle a été remontée au moins 25 fois au Québec, au Canada anglais (Heat Wave) et en France ; le grand public a aussi pu la découvrir à travers les yeux de Sophie Lorain, qui en tiré un film éponyme en 2009.

Comédie de mœurs, Les grandes chaleurs décortique les conventions sociales, à travers l’idylle qu’entretient — dans le plus grand secret, car elle n’assume pas l’amourette — une femme d’âge mûr, Gisèle, avec Yannick, un jeune homme dans la vingtaine.

Le récit se passe l’été, au chalet, la canicule se faisant ici métaphore de corps embrasés et des pulsions sexuelles incandescentes.

La profondeur psychologique des personnages, la richesse des interactions, les transformations subtiles de chacun et leurs remises en question progressives : tout ceci est fidèle au reste de l’œuvre dramatique de Michel Marc Bouchard, estime le responsable de la présente relecture sur scène, le metteur en scène Mathieu Charette... qui n’y voit pourtant pas une comédie en demi-teintes, mais de l’authentique théâtre d’été.

Si par égard pour « le drame humain » qui résonne en chacun des personnages malgré le matériau comique, certaines versions antérieures — et l’adaptation cinématographique en particulier — ont préféré travailler les nuances, plutôt que chercher à être désopilantes, Mathieu Charette promet qu’« avec nous, c’est très drôle ».

« Je n’ai pas vu la version de Gilles. En fait, je n’avais jamais vu la pièce ni le film. Je suis un complètement vierge, vis-à-vis de ce matériau », sourit le jeune metteur en scène. Qui n’en est en revanche pas à sa première incursion dans l’univers du dramaturge, puisqu’il avait monté en 2001, dans ce même Théâtre de l’Île, Les Papillons de nuit, autre comédie (autrement plus loufoque, celle-là) signée Bouchard.

Le « qu’en-dira-t-on ? »

Aux yeux de M. Charette, Les grandes chaleurs est un peu le premier volet d’une trilogie Bouchardienne de comédies « de chalet ».

Ce triptyque sera complété par Les Papillons et Le Désir... qui fut d’ailleurs la toute première pièce que la directrice artistique des lieux, Sylvie Dufour, a montée à son arrivée à la barre du Théâtre de l’Île, en 2009.

« C’est toujours le même décor : une devanture de chalet, un peu de terrain et la descente vers la plage », s’amuse le metteur en scène, en notant que les trois pièces « explorent la pulsion amoureuse ». 

« On y parle d’amour, de sensualité, de sexualité. Des thèmes assez chauds. Dans un contexte où il fait chaud. On est en costume de bain. C’est sexy. Propice au théâtre d’été. Il n’y a pas de nudité, il n’y a rien de vulgaire, mais on voit un peu de peau », histoire de rester dans l’esprit de la pièce.

L’angle plus précis des Grandes chaleurs, c’est le qu’en-dira-t-on : Bouchard « s’attarde à ce que les gens vont penser et dire d’une relation qui n’est pas une relation “classique” ». Outre de la grande différence d’âge entre Yannick et Gisèle, la pièce se penche aussi sur le cas des deux enfants de la quinquagénaire, dont les désirs, eux aussi inavoués ou refoulés, ne correspondent pas non plus aux codes normatifs des amours « conventionnelles ».

La pièce fait preuve d’un « humour savoureux, pas nécessairement léger ou cul-cul » ; les rapports humains y sont décortiqués avec « beaucoup d’intelligence », soutient pour sa part la comédienne Sasha Dominique, qui tient le rôle « principal ». 

« Il n’y a pas de personnage moins intéressant, ou secondaire », précise-t-elle.

« Même si les personnages sont très colorés, il y a toujours un fonds émotif, une densité psychologique, abonde le metteur en scène.

Ce ne sont pas des personnages bidimensionnels qui sont seulement là pour remplir une fonction » narrative précise. Ils sont tous habités de troubles intérieurs. Et c’est ça qui fait rire, car on se reconnaît parfois dans cet émoi, ou on aime rire de la détresse de ceux qui ne sont pas bien dans leur peau, ou dans leur situation. »

La distribution est complétée par Richard Bénard (le voisin envahissant et maladroit, et importante soupape clownesque), Jonathan Charlebois et Frédérique Thérien (les enfants de Gisèle), sans oublier Marc-Antoine Morin (le jeune amant). Ce dernier est un habitué du volet communautaire du Théâtre de l’île. Tout fraîchement diplômé du Collège Lionel-Groulx, il vient présenter son premier spectacle professionnel sur les planches hulloises.

Factice

Plutôt que de proposer une scénographie « réaliste », Mathieu Charette a approché la scénographie « comme une maquette ». Le voisin, personnage un peu « castor bricoleur », toujours entre deux projets de rénos, « qui veut toujours donner un coup de main à Gisèle [...] ou qui vient pour emprunter un outil ou une mèche de perceuse », a inspiré au metteur en scène « un décor qui fait un peu artificiel », entre la maquette, le « plan de construction plein de lignes », et le chalet inachevé.

Faux tapis de gazon, fleurs factices criardes, arbres trop proprets pour être honnêtes : « Il y a un petit côté plastique et faux que je trouvais intéressant, parce que ça ramenait » au contraste entre ce que les personnages sont vraiment, leur « vérité intérieure », et « la façade qu’on montre au monde, mais qui n’est pas la vraie version de soi-même ». Le masque métaphorique qu’on présente pour « éviter de choquer » ou de bousculer les conventions sociales, poursuit-il, n’est en définitive qu’« une version un peu plastique de qui on est pour de vrai ».

Sasha Dominique se réjouit d’ailleurs d’avoir délaissé ses habituels « personnages plus grands que nature » et autres « rôles de composition physique », pour embrasser ce rôle à la fois proche d’elle, en termes d’âge, et riche de paradoxes.

« C’est elle qui est le plus dans le paraître. Avec elle, il faut toujours que tout ait l’air beau, et qu’elle répare les pots cassés », quitte à multiplier les mensonges. Ce comportement un peu névrotique, « c’est ce qui la rend comique et touchante en même temps », car « elle perd le contrôle de ses menteries ». « Et puis, elle essaie d’avoir l’air cool », dans l’espoir de prolonger un eu son aventure romantique avec ce jeune homme. Ce « bouillonnement », cette « dualité », « c’est du bonbon, à jouer ! »

Rythmique millimétrée

Pour Mathieu Charette, l’humour ne réside pas seulement dans les situations, mais aussi dans l’écriture de Michel Marc Bouchard. » Et notamment son sens du rythme. « Un punch n’attend pas l’autre ! » clame-t-il.

« Le texte a une rythmique incroyable... c’est presque de la batterie ! Il y a des jeux de miroir, et presque des rimes parfois même, entre certaines répliques. » Tout est millimétré. « C’est efficace. C’est drôle. C’est une véritable partition ! Et il ne fallait surtout pas dénaturer tout ça, en cherchant à rajouter trop de choses. L’important, c’était de rester le plus près possible de son coup de baguette. »