Le film <em>Le château</em>, qui  sort en ligne ce 19 mai, ne saurait être plus d’actualité.
Le film <em>Le château</em>, qui  sort en ligne ce 19 mai, ne saurait être plus d’actualité.

Le château de Denys Desjardins: l’envers du décor des résidences pour aînés

Le film Le château, qui  sort en ligne ce 19 mai, ne saurait être plus d’actualité.

Dans ce long métrage documentaire, le cinéaste Denys Desjardins a filmé pendant des mois sa mère dans sa résidence privée pour aînés (RPA).

Soins, sourires et société ! Au début, c’est la « vie de château », pour Madeleine. Qui, à 88 ans, se sent comme une princesse au Château Beaurivage, énorme résidence (un complexe résidentiel de près de 450 logements répartis sur trois édifices, souligne le réalisateur) de l’arrondissement Montréal-Nord. On la découvre entourée  de ses nouvelles amies, ou chanter et danser dans sa chambrette, sous les yeux son « chat », un jouet à piles).

Mais Madeleine est atteinte d’Alzheimer. Ses pertes cognitives, de plus en plus fréquentes, deviennent problématiques aux yeux des gestionnaires des lieux, qui n’aiment guère savoir les pensionnaires en pleine « errance nocturne » dans les corridors, témoigne le réalisateur.

Atteinte de la COVID-19, Madeleine Ducharme est décédée trois semaines après la première du film, organisée le 4 mars dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma (RVQC). Elle a pu assister a cette projection avant que le Coronavirus ne l’emporte.

Histoire d’amour

Enjouée, énergique, sociale... « Madeleine était un boute-en-train,  un clown. Ç’a été une femme exceptionnelle et je voulais témoigner de ça, avec un ultime portrait. » 

Entre elle et son fils, « c’est une grande histoire d’amour qui s’est terminée le 31 mars »,  dit-il, en réprimant un sanglot dans la voix. Cette histoire d’amour teinte tout son film, sans jamais devenir l’objet du récit.

Il voulait, avant tout, présenter la vieillesse comme « autre chose qu’une charge ». Et faire un film rempart à « la ghettoïsation des générations » qu’il observe. 

En filigrane, son film met en évidence le fait que « la chose la plus précieuse [des aînés], c’est l’autonomie ». 

À mesure que l’état de santé de Madeleine périclite, le cadre « très coloré, très Disneyien » du Château va, sous la caméra de Desjardins, révéler son côté « décor en carton-pâte ». Récidiviste de « comportements jugés indésirables », Madeleine deviendra persona non grata. 

Les objectifs de rentabilité, le manque de ressources, « la pénurie d’aides soignants », et la population vieillissante qui exerce une pression croissante sur la disponibilité des places en résidences — au point que les chambres ne restent jamais vides plus de 48 h : tout cela rend l’écosystème des RPA bien fragile, explique le cinéaste, amer. 

Lorsqu’il nécessite trop d’attention ou de soins particuliers, un pensionnaire devient vite indésirable, constate-t-il.

Dans ce long métrage documentaire, le cinéaste Denys Desjardins a filmé pendant des mois sa mère dans sa résidence privée pour aînés (RPA).

Le rêve du tout inclus

Pour les familles aux prises avec ce problème, et pour Denys Desjardins en particulier, « le “château” devient alors un château de cartes, ou un château de sable... » 

L’industrie des RPA est pourtant « florissante », souligne-t-il. Le phénomène est particulièrement marqué au Québec, entre autres grâce aux crédits d’impôts provinciaux mis en place, rappelle le réalisateur. Et puis les Québécois adorent les formules « tout inclus », estime-t-il.

« Le rêve qu’on nous vend là, c’est un peu le “tout inclus” » qu’on offre aux vacanciers. D’ailleurs, ces résidences privées portent souvent des noms destinés à faire rêver, note Denys Desjardins.

« Les Québécois aiment beaucoup ça, ce côté  Walt Disney, un lieu magique où on va pouvoir prendre sa retraite et passer ses vieux jours. Mais la vieillesse, c’est pas toujours enchanteur. Dans le film, on découvre autre chose. Le désenchantement », grince-t-il. 

« Au début, il y a les messes, le dépanneur, la pharmacie ; c’est un petit village exotique. Après, l’étau se resserre et tu découvres tout une industrie, une façon de faire. Et ma mère n’est qu’un pion dans tout ça. »

« On y rentre volontairement... mais on est forcé à s’en aller. Eux [le personnel], ils ont un nombre d’heures-soin à donner. Passé leur quota, c’est direction le CHSLD. Pauvre maman ! »

Le cinéaste Denys Desjardins

Un problème de société

Lui-même dit avoir été confronté aux difficultés de trouver « dans l’urgence » des solutions alternatives pour placer sa mère. Au-delà de sa querelle administrative avec Le Chateau, le film aborde « plus profondément, un problème social. C’est un problème personnel qui devient universel » à l’heure où le Québec envisage la construction de « près de 100 000 unités locatives dans les 15 prochaines années » afin de pouvoir répondre à la demande.

La province compte près de 1 840 RPA, « pour un total de 121 210 unités disponibles », calcule Denys Desjardins.

Le réalisateur reste diplomate, malgré les circonstances. C’est qu’il comprend  les difficultés du personnel qui soigne, encadre et accompagne nos aînés. 

Durant ses études en cinéma, il a travaillé dans un institut spécialisé en santé mentale, en tant que préposé aux bénéficiaires. C’est là qu’il dit avoir « découvert le monde à travers les yeux des marginaux et des oubliés de la société ». Son regard humaniste l’inscrit dans l’héritage du « cinéma direct ».

Série sur la vieillesse

Le Château constitue le premier volet d’un nouveau cycle documentaire consacré au vieillissement de la population. Le prochain portera  sur la suite de l’aventure administrative pour faire place sa mère en CHSLD, explique le cinéaste.

La société québécoise a une véritable « réflexion à avoir sur le cloisonnement » des aînés, estime-t-il. 

« Dans certains pays, on impose le service militaire [aux jeunes]. On devrait peut-être songer à proposer d’imposer le “service communautaire”. Trouver une façon pour que ce soit plus naturel, dans notre éducation, dans nos vies, de jouer le rôle des proches aidants. »