Le nom de la troupe tg STAN est plutôt original: «tg» provient du néerlandais toneelspelersgezelschap, terme signifiant «compagnie d’acteurs». L’acronyme STAN renvoie à l’anglais «Stop Thinking About Names». Traduction: on a mieux à faire que chercher des noms!

Le charme discret de La Cerisaie

La compagnie flamande tg STAN est de retour au Centre national des arts (CNA) pour y présenter – en grande exclusivité canadienne – La Cerisaie de Tchekov.

Une pièce aux interprétations multiples, dont les personnages, complexes, ont trop de facettes pour mériter d’être présentés en quelques adjectifs unidimensionnels, explique l’un des piliers du tg STAN, le comédien Frank Vercruysen. 

Depuis la fin des années 80, cette troupe belge s’est distinguée, au fil d’une centaine de productions, par une approche très démocratique des choses : pas de metteur en scène ni de responsable officiel des décors ou des lumières ; les comédiens se resituent au cœur du processus de création, impliqués dans toutes ses étapes et sphères, depuis le travail « de table » où l’on défriche, sonde et réinterprète les intentions dramatiques, jusqu’aux choix scénographiques et aux solutions technologiques qui leur feront écho.

Pour La Cerisaie, comme pour de nombreux textes en langue étrangère que la troupe s’est réappropriés jusque-là, le tg STAN a le plus sérieusement du monde réécrit sa propre traduction, « à partir de toutes celles à notre disposition », retrace M. Vercruysen. 

Classicisme et contemporanéité

Avec ses costumes pas nécessairement contemporains, mais définitivement anachroniques, sa séquence dansée, l’abat ponctuel du quatrième mur et ses coulisses ostensiblement offertes à la vue des spectateurs, cette Cerisaie n’échappe pas à l’approche résolument contemporaine de la compagnie flamande, qui, par respect pour son ADN, s’évertue à reprendre avant tout des auteurs classiques. 

Il n’y a guère que la farce Le père Noël est une ordure, montée en 2004, qui fasse figure d’incongruité au milieu des Ibsen, Molière, Racine, Cocteau, Diderot, Gorki Pinter et autres monuments dont le tg STAN a fait son miel. 

Si la troupe jouit d’une réputation de trublion depuis sa création, à la fin des années 80, c’est que ses mises en scène – près d’une centaine ! – sont généralement excentriques, éclatées ou décalées, à cent lieues de toute « représentation muséale, bloquée dans le temps », qu’évite le tg STAN en général, et qu’abhorre M. Vercruyssen en particulier. « Mais on n’est pas du tout iconoclastes », précise le comédien, par égard pour les maîtres qu’il sert.

« On est convaincus que la présence [des auteurs classiques] aide notre humanité. L’humanité est tellement fragile, tellement en route vers nulle part, que c’est important, indispensable, de garder parmi nous ces grands esprits de notre histoire culturelle » rétorque le comédien pour justifier cet entêtement à ressusciter ces auteurs au lustre classique.

Pièce « insaisissable »

« C’est, je pense, la sixième fois qu’on travaille autour d’un texte de Tchekov », rappelle-t-il, en mentionnant leurs précédents plongeons dans Oncle Vania, Les Trois Sœurs et La Mouette, pièces sans doute plus connues des amateurs de théâtre que ne l’est La Cerisaie

Laquelle est pourtant l’ultime legs du célèbre dramaturge russe, la dernière qu’il ait écrite – il mourra quelques mois après sa création, en 1904 – et vraisemblablement sa plus élusive. Au point qu’elle ait souvent été mise en scène comme un drame, en dépit des nombreux éléments comiques que son éminent auteur attribuait à la pièce. 

L’aspect énigmatique de La Cerisaie, c’est bien ce qui a séduit les Belges, ravis d’avoir à relever le défi interprétatif. 

« La définition primordiale d’un texte classique, c’est qu’il a une portée universelle ». Et dont il va se dégager, à chaque fois, et quelle que soit l’époque où on le monte, un sens nouveau, contemporain, capable de « vous raconter quelque chose sur l’humanité d’aujourd’hui ». Ce qui est précisément le cas de cette « insaisissable » Cerisaie, poursuit Frank Vercruysen. 

« C’est une pièce spéciale, qui n’a pas pas de greatest hits, de monologue archi-connu, de dialogues phénoménaux ou de scène emblématique », mais dont « les qualités se laissent découvrir progressivement ». 

« Sa poésie est ailleurs », dans son écriture fine et son universalité discrète, estime le comédien. 

Lui-même « doutait », au début. « Les comédiens n’avaient pas une relation confortable avec le texte. Je ne comprenais pas : pourquoi est-ce que tant de monde dit que c’est sublime ? Aujourd’hui [trois ans et des centaines de représentations plus tard], je suis convaincu que c’est un chef-d’œuvre, par sa façon d’aborder le simple et le quotidien, dans sa juxtaposition de styles, de tons et d’approches », dans les précautions qu’a pris Tchekov pour ne pas présenter des personnages qui soient des archétypes monolithiques ou son refus de poser sur eux un jugement moralisateur, expose-t-il. 

Le comédien y endosse le rôle – central – de Lopakhine, un petit-fils de serf (paysan misérable) qui s’est refait un nom et une santé financière en se lançant dans les affaires. C’est lui qui vient proposer à la riche, mais dépensière Liouba (Jolente de Keersmaeker) de racheter une partie de son domaine (une vaste et jolie cerisaie) à l’heure où la dame commence à crouler sous les dettes.

Le public a pu apprécier le comédien l’an dernier au CNA, lorsque le tg STAN est venu défendre sa vision de Scènes de la vie conjugale, d’Ingmar Bergman.