Nous sommes les autres, par Jean-François Asselin, met notamment en valeur les acteurs suivants : Émile Proulx-Cloutier, Pascale Bussières et Jean-Michel Anctil

Le bonheur des autres

CRITIQUE / Il y aura, dans les écoles de cinéma du Québec, un avant et un après Nous sommes les autres. Comme il y a eu, de mémoire récente, un avant et un après C.R.A.Z.Y. et Léolo — deux films qui, s’affranchissant des règles, des genres et des humeurs, ont laissé une trace indélébile dans l’histoire du cinéma québécois.

On savait à quel point Jean-François Asselin, réalisateur des Pêcheurs, de François en série et de Plan B, était talentueux, à quel point pouvait être aiguisé son regard — sur l’être, l’avoir et le néant, sur les micro-interstices qui font ou défont les relations humaines. Le drame/puzzle psychologique Nous sommes les autres, son premier long métrage, nous apporte la certitude de son acuité, voire de son génie.

Un film si parfaitement abouti, sur le fond comme sur la forme, qu’on devrait parlera d’« œuvre », et s’en tenir à cet épithète, si on ne ressentait pas le besoin de recourir à de vils synonymes susceptibles d’alléger la lecture de ce texte.

Nonobstant. On ne vous fera pas accroire que le bouche-à-oreille suffira à sauver ce film qui, parce qu’il refuse de se faire le reflet du Québec populaire ou de titiller les mêmes sempiternelles cordes sensibles du public d’ici, parce qu’il arrive avec un sujet qui peut, de prime abord, sembler flou ou abstrait… s’expose à un lamentable échec commercial par chez nous. Et ce sera, cinématographiquement parlant, le flop le plus scandaleux de l’année. 

En revanche, pour ses thèmes, la finesse de leur traitement, et ses images léchées, on prédit à Nous sommes les autres une vie de rêve sur la scène internationale, et une pluie de prix en festivals.

On ne résumera pas l’histoire : l’exercice aurait peu intérêt. Et donnerait forcément des indices ou des pistes qu’il sera plus plaisant de découvrir à l’écran. Contentons-nous de dire que la disparition subite et inexplicable d’un riche architecte aura d’étranges conséquences sur sa conjointe Myriam (Pascale Bussières). Et sur les deux autres protagonistes du récit : Frédéric (Émile Proulx-Cloutier), un jeune architecte engagé par le bureau d’architecte en attendant le retour du patron voyageur ; et Robert (Jean-Michel Anctil), l’inspecteur en sinistres venu enquêter sur la mystérieuse disparition, et qui devra valider la réclamation de Myriam aux assurances. 

Les trois comédiens sont absolument parfaits : Bussières, fière mais déboussolée, dans un registre sec dans lequel elle excelle ; Anctil, mine de chien battu, dans un rôle qui ne pourrait pas être plus à contre-emploi pour l’humoriste ; et Émile Proulx-Cloutier dans la peau d’un personnage qui contient facilement quatre ou cinq épidermes, vu sa courbe dramatique étendue. Au second plan, James Hyndman, Raymond Bouchard, Michel Forget et Valérie Blais, sobres et justes, leur renvoient la balle.

Projections fantasmatiques

Nous sommes les autres est une œuvre complexe et profonde, libérée des schémas narratifs habituels, et énigmatique à quelques égards. Elle explore l’identité (y compris professionnelle) telle qu’on la construit à travers le regard des autres. Asselin y décortique ce « trop-plein existentiel » qui s’apparente plus à une mise en scène du bonheur, une construction de l’esprit, qu’à un véritable désir intime. Il traque l’envie de plaire auquel on succombe et le « besoin » — quasi-schizophrénique — de répondre aux attentes de l’altérité.

Malgré les apparences, c’est moins un film sur l’ambition que sur la difficulté de regarder la réalité en face : il met en scène des personnages acceptant mal ce que « la vie » leur impose, qu’il s’agisse de leur condition sociale, leur relation affective, le poids des liens familiaux, leur médiocrité passagère ou le vide auquel est soudain conf. 

Des personnages qui se projettent dans une vie meilleure et un futur fantasmés — comme l’architecte trace des lignes amorçant quelque édifice idéal. Des personnages qui cherchent salut et bonheur non pas objectivement, mais dans l’œil et les perceptions de ses voisins. Et dont la quête de sens, en définitive, ne peut être qu’élusive.

Derrière cette œuvre très finement construite (de jeux de miroirs en projections architecturales métaphoriques) se cache un film-soupape qui parvient à titiller les diablotins de la crise de la X-aine (X pouvant être librement permuté par le chiffre 30, 40 ou 50, les envies de changer de cap ne se produisant pas forcément au même âge pour tout le monde). Son puzzle narratif fait naître une multitude d’interrogations dans l’esprit du spectateur : mais si celles-ci portent dans un premier temps sur les personnages, leurs motivations ou le récit lui-même, elles finiront forcément par se replier sur soi. Asselin ouvre habilement la porte des remises en question… quitte à nous abandonner avec l’envie de mettre un grand coup de pied dans l’ossature (comprendre : l’architecture) de notre existence.

Dans son glacis lustré, ses voluptés architecturales et son esthétique spatiale ultraléchée, Nous sommes les autres nous a fait penser à une version (ô combien !) réussie du film Le règne de la beauté, sur lequel Denis Arcand, malgré tout son savoir-faire, s’est échoué. Peut-être parce que chez Asselin, le refus de l’indifférence est beaucoup plus manifeste…


Nous sommes les autres, par Jean-François Asselin ****