Martin Cadotte réalisateur de la série La Vie compliquée de Léa Olivier, en action sur le plateau de tournage. Sur l’écran de télé: la comédienne Léanne Désilet, qui campe Marilou, la «best» de Léa Olivier.

La Vie compliquée de Léa Olivier: coller au texte, mais pas aux textos

Le réalisateur franco-ontarien Martin Cadotte « ne connaissait pas l’ampleur du phénomène » Léa Olivier, mais il avait « un a priori favorable ».

« Ma fille en a lu quand elle était au secondaire, et en bon papa poule, j’ai regardé un peu ce qu’il y avait à l’intérieur. J’ai beaucoup apprécié ses belles valeurs, les notions de partage, l’écoute. J’étais en confiance », se remémore celui qui a aussi réalisé Motel Monstre, Mehdi et Val et La malédiction de Jonathan Plourde.

L’ampleur — « 1,5 million de livres vendus, c’est énorme ! » — il l’a vite comprise dès qu’il a mis un pied dans le projet.

Invité en novembre dernier à parler de son parcours cinématographique devant des élèves d’Ottawa, le réalisateur a mentionné pour la première fois le nom de Léa Olivier au cours de sa présentation. En une seconde, tous les yeux se sont écarquillés.

« Je suis devenu une vedette instantanée, parce que je connaissais Catherine Girard-Audet ! rigole-t-il. On m’a même demandé de signer des autographes. »

Une première, pour lui, pourtant habitué des interventions en milieu scolaire.

Idem, durant le tournage — qui s’est déroulé sur 30 jours, à Ottawa, pour l’essentiel. Le mot se passe vite, dans un quartier, quand on installe des camions et des caméras quelque part. Mais cette fois... la curiosité des gens du voisinage — des jeunes, surtout — était décuplée par l’effet Léa Olivier, a constaté Martin Cadotte.

Ne rien dénaturer

« Quel que soit le projet, je me mets toujours la même pression : je veux arriver avec la meilleure histoire possible ». Mais cette fois, elle était particulière, liée à la responsabilité de rendre justice à « un univers aussi connu » des jeunes.

Parce qu’il se rappelait « le choc » qu’avait provoqué sur les lecteurs la version cinématographique de Harry Potter, il a eu, tout au long du projet, le souci constant de ne « pas trahir l’essence » des romans et de « suivre à la lettre ce qu’avait bâti Catherine ».

Il se souvient d’une vidéo sur Youtube qu’une jeune fille avait réalisée, en s’amusant avec sa famille et ses amis, à mettre en scène l’univers de Léa Olivier. M. Cadotte avait été éberlué par la déferlante de réactions que la vidéo avait suscitées.

Ce petit hommage vidéo sans prétention avait confronté l’imaginaire des lecteurs, qui se déchaînaient : « Ce personnage ne devrait pas être comme ça, et celui-ci plus comme ça », résume Martin Cadotte, qui s’est fait un devoir de lire attentivement tous les commentaires, en prenant des notes. « Là, j’ai réalisé à quel point il ne fallait surtout pas dénaturer l’œuvre [ni ses composantes]. Je me suis dit “Je dois vraiment suivre toutes les balises”. »

D’où, « évidemment, le stress d’amener tout ça à bon port », convient Martin Cadotte.

Le réalisateur a veillé à « donner du rythme » à la série, en imposant du mouvement à ses caméras, pour contrebalancer les nombreux dialogues. Il a « limité les scènes tables » figées et « multiplié les prises » afin de pouvoir dynamiser les choses au montage.

« Wes Anderson m’a inspiré, avec ses petits travelings lents. J’ai ça dans la plupart des épisodes. J’ai aussi beaucoup de plans-séquences. »

Contourner les textos

Il a aussi fallu contourner la multiplication des échanges de textos, qui sont « un des éléments importants des livres ». « La pire chose, pour moi, c’est d’être pris à filmer un cellulaire dans une main. Tu perds un temps précieux », narrativement.

La solution, ce sont les scénaristes qui l’ont trouvée, en parachutant les interlocuteurs numériques dans la scène, comme s’ils étaient à côté de celui ou celle à qui ils répondent. Le spectateur assiste donc à une véritable conversation, plutôt qu’à un double jeu de pitonnage visuellement. Rapidement installée, cette « convention » fonctionne à plein régime, estime Martin Cadotte. « C’est beaucoup plus “payant” quand les personnages racontent, que quand ils s’écrivent. On est davantage dans l’émotion. »

Bec sec ou bec mouillé ?

En bon « papa poule », il a aussi veillé à limiter toute référence de nature trop sexuelle. « L’élément auquel je faisais le plus attention concerne la sexualité. C’est une série jeunesse. J’ai une grande responsabilité » vis-à-vis de ce que les jeunes vont observer ou découvrir.

Dans cet univers adolescent, « beaucoup de choses tournent autour des blondes et des chums et je ne voulais pas banaliser » des marques d’affection ou d’intimité, entre autres parce que les jeunes comédiens n’étaient pas tous rendus au même stade dans leur développement.

« On ne fait pas comme si ça [la sexualité] n’existait pas », mais ce qui importe davantage « c’est qu’on sente que quand Léa aime, elle aime profondément ».

« On avait donc deux catégories de becs : le p’tit-bec-pas-de-langue, et le bec-avec-un-ti-peu-de-langue... un bec mouillé, OK, mais on ne doit pas voir la langue. J’ai appelé ça le “bec TFO” et le “bec TVA” », rigole-t-il.

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UNE GROSSE ÉQUIPE LOCALE

Le tournage de La vie compliquée de Léa Olivier s’étant déroulé en majeure partie à Ottawa et Gatineau (28 jours sur 30, étalés sur deux mois), de nombreux comédiens de la région ont participé à la première saison de la série. 

C’est aussi le fruit d’un travail de réseautage mis en place depuis des années par Slalom (Motel Monstre, Mehdi et Val et La malédiction de Jonathan Plourde), la société de production télévisuelle basée à Ottawa qui a pris le relais d’Encore Télévision et chapeauté le tournage.

Parmi ces jeunes comédiens professionnels, on retrouvera Pascal Boyer (Flip), présent dès le premier épisode. Guillaume Saindon (Motel Monstre) campe Cédric, un proche de Marilou).

Émilia Charron (Mehdi et Val), qui joue Nadia, arrive au cours de l’épisode 7.

David Bélizaire (le forgeron de Mehdi et Val) et Malik Deller interviendront en cours de saison, apportant une touche de multiculturalisme, le réalisateur Martin Cadotte tenant à proposer « une variété visuelle, moins d’homogénéité » en ce qui concerne les types de corps et les couleurs de peau ». Des changements opérés « avec l’accord » de la créatrice de Léa Olivier, Catherine Girard-Audet.

Au chapitre des adultes, Richard J. Léger (en directeur d’école), Pierre Simpson (le prof d’anglais, « personnage très marquant » pour Léa Olivier, rappelle le réalisateur) et Marc Thibodeau (le père de Léa) apparaîtront dans certains épisodes.

Une poignée d’autres rôles plus secondaires ont également été confiés à des comédiens de la région, précise M. Cadotte, sans compter les nombreux figurants.

Parmi les lieux de tournage que pourraient reconnaître les téléspectateurs d’ici, citons la piscine du centre Champagne, sur la rue King Edward, l’île Pétrie, le collège La Cité à Orléans, les rues de Cumberland et de Rockland. La maison de Léa a été trouvée dans le quartier Glebe et l’école J.H. Putman d’Ottawa est devenue dans la série le « Collège du Nord de Montréal », la nouvelle polyvalente de Léa Olivier.

Quant à la saison 2, « on attend la réponse aux demandes de financements pour la lancer. Mais j’ai fait de la place dans mon horaire pour ça », confie-t-il.