Malgré le vent qui souffle du sable jusque dans la petite bicoque de la famille Tanguay, aucun grain de sable ne se glisse dans l’engrenage des Muses orphelines.

La mère et l’amertume

Malgré le vent qui souffle du sable jusque dans la petite bicoque de la famille Tanguay, aucun grain de sable ne se glisse dans l’engrenage des Muses orphelines : le Théâtre de l’Île présente une version sans faille de ce drame poignant signé Michel Marc Bouchard.

Bienvenue au village de Saint-Ludger, au boutte d’une colline ou personne n’ose plus passer, dans la maison-carcasse du clan Tanguay.

Ce pourrait être jour de fête, puisqu’on y découvre, à la veille du carême, les retrouvailles de quatre frères et sœurs qui prenaient soin de s’éviter depuis la disparition de leur mère survenue 20 ans plus tôt.

Mais la benjamine, Isabelle, une jeune femme souffrant d’une légère déficience intellectuelle, a monté un stratagème permettant de réunir tout le monde dans la maison familiale qu’elle occupe avec sa sœur aînée, Catherine, laquelle prend soin d’elle, non sans nourrir une certaine amertume, car elle fut davantage poussée par le sens des responsabilités qu’un réel élan maternel.

Afin de protéger leur sœur débile (terme qui signifie « fragile », dans son acception première, osera-t-on rappeler afin de ne pas attiser d’inutiles courroux), ses aînés lui ont toujours fait croire que leur mère était morte, plutôt que disparue sans laisser d’adresse. Isabelle, qui a tout récemment découvert la vérité, a manigancé le retour de cette maman qui avait pris la fuite.

Il y a Luc, qui s’est exilé à Montréal, où il peut exister en portant les robes de sa mère. L’action se situe dans les années 60, dans une bourgade du Lac-Saint-Jean où la bonne société a le préjugé hâtif... et la mémoire à long terme. Il y a Martine, qui porte l’uniforme des Forces armées, marchant ainsi dans les traces du père des enfants, un militaire dont on apprendra en cours de route le destin tragique.

Pour ces frangins amers qui refusaient de se voir ou de se parler, la veillée pascale sera une lente glissade... psychologiquement mouvementée.

Quatuor magistral

Les muses orphelines n’est pas considérée comme une pièce majeure du répertoire québécois pour rien. Regard sur la réconciliation, mais aussi sur la liberté d’être et la possibilité de devenir, le récit est porté par un souffle, un rythme et une structure exemplaires. Ce psychodrame familial — un peu tordu, certes, mais touchant — ne survivrait pas à une interprétation approximative. Il est fort heureusement défendu ici par un quatuor magistral orchestré par la metteure en scène Kira Ehlers. Laquelle signe une des meilleures productions du Théâtre de l’Île de ces dernières années.

Si Frédérique Therrien (la « délicate » et « innocente » Isabelle) et Alexandre-David Gagnon (Luc, le plus flamboyant de la fratrie, tour à tour bienveillant ou abject avec sa fragile sœur) brillent plus particulièrement, c’est aussi que leurs personnages respectifs attirèrent plus naturellement l’empathie du public.

Ils ne sont pas moins précis ni émouvants, dans leur façon de négocier la courbe émotive de leur personnage, que ne le sont Maxine Turcotte (Catherine, dont on ne sait trop si sa sécheresse vient de sa colère contenue ou d’une forme de masochisme) et Magali Lemèle (Martine, dans la distance et le rejet familial, mais peut-être aussi parfois dans la jalousie de la liberté que s’octroie Luc), qui ont hérité de personnages un peu plus stiff, et donc de rôles un peu plus ingrats.

Sur la scène : une masure pénitente, brinqueballante, en proie à des vents dont la violence n’a rien à envier aux souvenirs et aux brûlures lacérant les cœurs de ces quatre protagonistes qui depuis 20 ans portent les cicatrices de l’absence et du silence, sans avoir jamais vraiment fait leur deuil.

Dans ces souvenirs — que certains voudraient oublier, que d’autres pensaient disparus, mais qui refusent obstinément de s’estomper — se mélangent confusément l’amertume, l’incompréhension, les désirs refoulés et les fantasmes d’une réalité qu’on voudrait reconstruire de toute pièce.

Et chaque personnage dévoile lentement, pudiquement, une écorchure à la fois, toute l’étendue de sa détresse. Tout cela est livré avec une adresse remarquable de la part des comédiens, qui ne révèlent qu’au compte-gouttes la puissance des fêlures qu’ils composent.

Masure-épave échouée

Avec ses allures d’épave échouée sur la plage, la maisonnette délabrée (voire « macabre », aux yeux de Martine) qui sert de décor s’enlise elle-même lentement dans les sables du Souvenir, grâce à la splendide scénographie qu’a conçue John Doucet.

Celui-ci a construit cette demeure en oblique, imposant aux comédiens une pente de 10 ou 15 degrés qui les contraint à un travail d’équilibre constant lorsqu’ils arpentent cette scène où tout pourrait glisser dans l’abyme. Ce point de fuite à la fois physique et métaphorique est du plus bel effet. Les lumières tamisées et les jeux d’ombres portées sur les murs de bois de la bicoque ajoutent de leur côté une touche poétique à la veillée mortuaire de ces quatre orphelins trompe-la-mort.

À noter que la pièce (d’une durée de 90 minutes environ) est présentée sans entracte.

POUR Y ALLER :

Quand : jusqu’au 24 février

Où : Théâtre de l’Île

Infos : 819-595-7455 ; 819-243-8000 ; ovation.ca