«Le poisson et l'oiseau», paru aux Éditions de La Bagnole, est le premier album cosigné par Kim Thúy et Rogé.

Kim Thúy et Rogé: éloge à l’amour de l’autre

Quand deux artistes émérites se rencontrent, ça donne souvent naissance à une épiphanie. C’est ce qui s’est passé entre la célèbre écrivaine Kim Thúy et le talentueux illustrateur Rogé. «Le poisson et l’oiseau», paru aux Éditions de La Bagnole, est le premier album illustré qu’ils cosignent. Un album empreint de liberté qui illumine la différence. Un album volontairement épuré pour laisser le champ libre aux émotions.

« L’idée est née en 2015 alors que Rogé vivait aux Îles-de-la-Madeleine. J’étais allée dans son atelier et ç’a été un coup de foudre pour son travail », se souvient la pétillante auteure Kim Thúy. À cette époque, l’illustrateur planchait sur le roman graphique Le grand père et la lune, qui lui a valu le Prix du Gouverneur général en 2016, et Le bruit des cailloux.

Et depuis 4 ans, Kim Thúy et Rogé « tricotent tranquillement » Le poisson et l’oiseau à côté de leurs projets respectifs. L’histoire est apparue à Kim Thúy un beau matin.

« En me réveillant, j’avais l’histoire en tête. Avant même de l’écrire, j’ai appelé Rogé pour la lui raconter. En raccrochant, je l’ai noté sur mon téléphone. Ça faisait à peine une page », raconte l’auteure qui a reçu plusieurs prix, dont celui du Gouverneur général pour son roman Ru.

L’écrivaine Kim Thúy et l’illustrateur Rogé cosignent leur premier album illustré, «Le  poisson et l’oiseau».

Épuration et subtilité

Et d’une page de texte à l’origine, il ne reste que quelques phrases épurées et quasi dénuées de ponctuation. « Je trouvais que les mots étaient superflus et dérangeaient les illustrations. À chaque rencontre, j’en enlevais », confie Kim Thúy.

« J’ai fait le même processus, poursuit Rogé. Le texte d’origine m’a amené à épurer mon dessin dès le départ. C’est vrai qu’il y a peu de mots, mais c’est aussi ça la force : d’avoir peu de mots, mais dire beaucoup. »

Et Le poisson et l’oiseau en dit beaucoup. Si l’histoire d’un poisson dans son bocal et d’un oiseau dans sa cage, tous deux coincés avec l’ennui, qui décident de jouer ensemble, est toute mignonne de prime abord, elle suscite pourtant un tas d’émotions, dont l’admiration des différences et une envie liberté.

« Il faut souligner la différence de l’autre et la célébrer, pas seulement l’accepter. Lorsqu’on accepte ou qu’on tolère, il y a un effort intellectuel qui vient avec, alors qu’admirer, c’est sensoriel, il y a du plaisir », explique l’auteure. Et Rogé d’ajouter : « Admirer sans jalouser l’autre. »

« C’est très difficile de faire ressentir sans tout donner d’avance. On ressent beaucoup d’affection entre les deux personnages, pourtant il n’y a rien qui est dit. Il n’y a ni adjectif ni adverbe », fait remarquer l’auteure qui signe ici son sixième ouvrage.

« C’est aussi pour ça que la couleur se révèle petit à petit, enchaîne Rogé. C’est l’autre qui nous fait voir qui on est. »

« C’est se donner la liberté d’aimer quelque chose qui nous est encore inconnu », reprend Kim Thúy.

Suivre son instinct

Les créateurs du Poisson et l’oiseau ne s’étaient imposé aucune contrainte. Ils ont pu travailler, retravailler et peaufiner chaque menu détail de cet album illustré. Quand Kim Thúy élaguait ses mots, Rogé, lui, cherchait « à dessiner avec son instinct ».

« Je l’avais dessiné au complet, mais ça ne marchait pas. Je l’ai mis de côté très longtemps. Quand je l’ai repris, j’ai tout refait. Il manquait de pureté. Alors, j’ai suivi l’image qui me disait où aller. Pour que le corps fasse des gestes de pinceau, qu’il y ait des accidents. C’est ça que j’aime. Ce livre se lit avec la tête, mais aussi avec le corps », explique Rogé qui apprivoisait pour la première fois l’aquarelle.

« L’écriture de Kim [Thúy] m’a amené vers l’aquarelle. Il y avait quelque chose d’aquatique qui m’appelait. Le dessin m’étonnait. Je trouvais que ça ne ressemblait pas à ce que je faisais, mais en même temps ça me ressemblait encore », avoue-t-il.

À savoir qui du duo créatif est le poisson et l’oiseau, l’illustrateur Rogé répond immédiatement : « Je suis dans la lenteur, je me fraie un chemin, doucement sous l’eau et je suis plus effacé. Tandis que Kim est flamboyante, elle va vite, elle vole, décrit-il. On est très différents, mais c’est aussi l’histoire de ce livre. En faisant ce projet-là, mes nageoires sont devenues des ailes. »

Kim Thúy et Rogé signent ici leur première collaboration, mais il est fort probable qu’ils se retrouvent pour un autre projet.

« On a mille projets ensemble », lance Kim Thúy. « Je pense qu’on va en refaire un, mais il faudra être patient », avance Rogé.

C’est qu’ils sont tous deux accaparés. Kim Thúy travaille sur son prochain roman.

« Idéalement, il faudrait que je me taise et que j’écrive. Je n’arrête pas de faire autre chose. » Le sujet de ce prochain roman portera sur une opération de sauvetage post-guerre du Vietnam, l’opération Babylift.

Quant à Rogé, il travaille actuellement avec Simon Boulerice sur un livre semblable à Bagages « mais avec des personnes âgées ».

« J’ai aussi envie de faire des toiles, mais je n’aime pas laisser tomber les livres. Mais la poésie des toiles, ça me parle », lance-t-il un brin déchiré par ses passions.