Ken Loach sur le tournage de <em>Désolé de vous avoir manqué</em>.

Ken Loach: le dernier des résistants

Ken Loach, en 27 longs métrages et 50 ans de carrière, poursuit inlassablement son engagement artistique à bâtir une société équitable et plus juste, à prendre le parti des laissés pour compte, des exploités, des gens qui, chaque jour, se battent pour obtenir une vie meilleure. Le cinéaste anglais, deux fois Palme d’or, refuse de baisser les bras. À 83 ans, il révèle pourtant en entrevue que Désolé de vous avoir manqué (Sorry We Missed You) pourrait bien constituer le dernier chapitre d’une œuvre prolifique.

Il n’aurait pas à rougir. Présenté en compétition à Cannes 2019, où le légendaire artiste fut injustement privé d’un prix mérité, ce drame social aussi émouvant qu’implacable évoque la volonté d’un homme d’offrir un meilleur avenir à sa femme et ses deux enfants. La famille peinant à joindre les deux bouts, il devient «entrepreneur» indépendant pour une entreprise de livraison de colis. Le pauvre croule bientôt sous les dettes. Ken Loach a appelé Le Soleil en direct des bureaux londoniens de sa compagnie Sixteen Films.

Q Désolé de vous avoir manqué veut exposer les tares de la précarité d’emploi. Quelle en est la genèse?

R Paul [Laverty, son scénariste] et moi en parlons depuis le début de notre association, il y a 25 ans : comment la nature du travail a changé. Dans les années 1980, les employeurs avaient des obligations envers leurs employés. Les choses ont graduellement changé à partir du moment où on a tenté d’affaiblir les syndicats. La stratégie a payé : ils peuvent maintenant exploiter les travailleurs sous des prétextes d’efficience, selon leur point de vue. Mais ça s’est avéré un désastre pour les gens ordinaires. Puis sont arrivées la technologie et l’ubérisation de l’économie, l’idée que vous devenez un entrepreneur qui offre des services, avec toutes les responsabilités et les charges sociales, pendant que l’employeur baisse ses coûts et exploite les gens.

Q Je me rappelle que vous aviez déclaré à Cannes qu’au fond, le travailleur s’exploite lui-même.

R Exactement. Et l’autre piège, c’est que, souvent, le travailleur doit s’endetter, comme dans le film, pour s’acheter un camion de livraison. Il doit alors travailler de longues heures pour rembourser. L’employeur a un travailleur captif.

Q C’est un cercle vicieux.

R Absolument. Tout à l’avantage de l’employeur.

Q Vous avez tenté de démontrer, cette fois, l’impact que peut avoir une telle pratique sur la société et la famille?

R Oui. Parce que c’est là que la pression se fait sentir. Au travail, donc en public, tu dois prétendre que tu es en contrôle, que tu es compétent. Mais à la maison, tu arrives fatigué, brûlé, l’alarme va sonner dans huit heures, tu n’as plus de temps pour les enfants…

Q La démonstration est implacable dans Désolé de vous avoir manqué [une référence à ce qui écrit sur le post-it que laisse le livreur en cas d’absence]. Comment travaillez-vous avec Paul Laverty (Prix du scénario à Cannes en 2002 pour Sweet Sixteen de Loach)?

R Nous commençons par beaucoup dialoguer, puis prenons quelques notes. Il va ensuite créer quelques personnages et nous en discutons, ainsi que le cadre du récit. Puis nous nous interrogeons à savoir si la situation évoquée reflète la profondeur de ce que nous voulons dire. Après, Paul écrit un premier brouillon, puis nous échangeons constamment jusqu’à avoir le scénario prêt à tourner.

Q N’empêche que depuis le début de votre carrière, vous avez démontré un souci continuel d’évoquer des thèmes sociaux. Pourquoi est-ce que ça vous préoccupe?

R En fait, chaque film est un sujet social. […] Ça se résume à : «qu’est-ce qui vous intéresse, vous concerne? Quelles sont les questions importantes que vous vous posez à propos de la vie?» Et puis vous en arrivez à votre place dans les modèles économiques. Pour la grande majorité, comme travailleur, avec des choix très limités. Sauf ceux au sommet, dont les choix sont presque illimités. Jeff Bezos [le patron d’Amazon, compagnie cible implicite du film] est tellement riche qu’il a plus de choix qu’il ne peut l’imaginer alors que les chauffeurs qu’il exploite pour sa fortune n’en ont presque aucun.

Q Où trouvez-vous cette force inlassable à défier le récit des puissants, pour paraphraser le titre d’un de vos livres?

R C’est facile. À partir du moment où vous rencontrez des gens, vous êtes renversés par leur force, leur résilience, leur volonté de regagner un peu de pouvoir, d’atteindre un meilleur équilibre. C’est une leçon d’humilité. Nous nous tenons sur leurs épaules. Et ça devient presque une obligation : comment y résister?

Q Justement, je suis très heureux que nous ayons la chance de voir Désolé de vous avoir manqué au pays. C’est de plus en plus difficile pour le cinéma indépendant en salle et le rachat de Cineplex Odeon par Cineworld, une compagnie anglaise, fait craindre une détérioration de la situation. Qu’en pensez-vous?

R Il est arrivé la même chose ici: ce sont les vrais méchants. C’est la nature du capitalisme et des monopoles : les petits sont achetés par des gros, qui sont achetés par de plus grosses compagnies. C’est la nature de la bête : on ne devrait pas s’en surprendre. Ça arrive dans toutes les industries et, pour eux, le cinéma est une industrie, pas un art. Ce n’est par le cinéma qui les excite, mais faire de l’argent et détruire leurs compétiteurs (rires). Et ce jusqu’en bas de la chaîne. Je me souviens d’avoir été invité à un congrès d’exploitants de salle. Ils n’avaient aucun intérêt pour les films. Ils s’intéressaient au fast-food, comment la conserver, qu’est-ce qui est populaire, ce qui ne l’est pas, la façon de la servir…

Q Un contexte qui m’amène évidemment à vous demander : ce film constituera-t-il votre héritage?

R Je ne sais pas. Quand je me lève, je crois que c’est impossible de continuer. Puis après quelques expressos et s’il fait beau, je me dis : peut-être. Honnêtement, je ne sais pas. Il reste encore beaucoup d’histoires! Nous verrons, Éric…

Désolé de vous avoir manqué prend l’affiche le 6 mars